Denis Ruellan à l’IJBA : « Il y a une convocation de l’émotion par les médias »

, par Club de la Presse. Catégorie : Profession

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Le séminaire « Recherches en journalisme« , proposé par Marie-Christine Lipani et Maria Santos-Sainz à l’IJBA, et l’axe Médias du laboratoire MICA (université Bordeaux-Montaigne), ont organisé le 7 février une rencontre avec Denis Ruellan, professeur au CELSA et spécialiste des médias à l’IJBA.

« Denis a étudié de près la construction de la profession de journaliste et son identité ». En présentant l’invité du séminaire de l’IJBA, Marie-Christine Lipani, maître de conférences HDR a remarqué « qu’il y a beaucoup d’ouvrages consacrés aux techniques, mais assez peu qui évoquent le ressenti, le vécu du journalisme. »

Denis Ruellan était venu présenter son dernier livre : « Emotions de journalistes. Sel et sens du métier », écrit en collaboration avec Florence Le Cam. Professeur des universités, après une carrière de journaliste et des études en sciences de l’information et de la communication, il a rejoint l’Université de Rennes 1 et le CRAPE dont il a été le directeur-adjoint. Il travaille désormais à l’Université Paris-Sorbonne (CELSA et GRIPIC) et a publié de nombreux ouvrages qui font référence (voir ci-après).

« Au début de mes recherches, explique-t-il, je me suis interrogé sur la manière dont on se construit une identité collective. J’ai travaillé sur les reporters de guerre et me suis permis d’utiliser ces mots au féminin, ce qui n’est pas courant, mais va le devenir ! »

Et c’est vrai que les femmes ont à présent une place enfin reconnue dans les missions les plus difficiles du terrain. L’IJBA a ainsi accueilli en octobre, dans le même séminaire, Ariane Chemin, grande reporter et investigatrice au Monde.

Denis Ruellan a commencé ses travaux sur deux journalistes d’avant-guerre, Gerda Taro, l’une des rares femmes photographes de l’époque, (dont il regrette qu’elle soit plus connue comme « la femme de » Robert Capa) et Louis Delaprée, reporter à Paris Soir, qui ont couvert la guerre d’Espagne.

« Ils sont morts tous les deux à quelques mois d’intervalle en 1936 et 37. Il y avait une dimension émotionnelle extrêmement forte : leurs médias respectifs ont mené une intense médiatisation huit jours durant, sur le rapatriement des corps, les obsèques à Paris. Les individus ont fait l’objet d’une mise en scène, pour provoquer de l’émotion. Il y avait une convocation de l’émotion par les médias, et une construction événementielle à partir de faits dramatiques.»

Louis Delaprée écrit sur Madrid assiégée, bombardée par les franquistes. « Il n’est pas spécialement républicain, mais il se met en colère contre son patron Pierre Lazareff car il trouve que Paris Soir n’accorde pas assez d’importance aux victimes :  Vous l’aurez, votre mort !“ dit-il, et finalement c’est lui qui meurt un peu plus tard. »

Une émotion extrême

Pour son dernier livre, Denis Ruellan a interrogé des dizaines de consœurs et confrères ayant vécu des situations de terrain impliquant beaucoup d’émotions. Aussi bien sur le plan de leur engagement personnel que sur celui du métier, avec l’émotion comme objet. Il cite une reporter de Radio France Internationale (RFI) restée six semaines en Haïti lors du tremblement de terre qui fit 230.000 morts.

« J’ai ressenti une émotion extrême, d’effroi, de désarroi, de questions, dit-elle, cela sert-il à quelque chose d’ouvrir mon micro ? ». Et elle exprime de la honte vis-à-vis de certains confrères qui étaient sur place « et qui avaient l’air de vautours, ils imposaient leur micro à des mères en pleurs et à des enfants amputés, et disaient : quelle est votre impression ? ». Elle concluait : « Ce qui est important, c’est que l’on soit dans l’empathie, que l’on partage avec elles, les victimes, et ça, c’est très difficile à faire passer au micro. Et il est difficile de ne pas être émue soi-même, de rester neutre. Puis vous devez quitter cette scène terrible, et là vous avez l’impression de les abandonner. »

Denis Ruellan cite encore Pierre Haski qui estime que « l’émotion est totalement indissociable de ce métier » et qui s’intéresse aussi à son processus de transformation. « Le principe est de ne pas se laisser dicter par les émotions, elles peuvent être trompeuses, et peuvent dévoyer l’information. »

Il croit donc à un travail de « valuation », néologisme pour que les émotions nous permettent un choix de valeur entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Il distingue dans cette « valuation » ce qui permet de passer du « sel » au « sens ».

« Le sel est alors le rehaussement du goût, on laisse venir les émotions, et ensuite la mise en construction de celles-ci permet de donner du sens. Qu’est-ce que le reportage si ce n’est la démarche centrale de production de sens ? J’étais là, je l’ai vu, je vous le dis. Je me suis mis dans un état qui me permet de ressentir la situation observée. Un reportage réussi ne fait pas disparaître l’énonciateur. »

A Maria Santos-Sainz, maître de conférences à l’IJBA, qui lui demande quel est l’engagement des journalistes interrogés dans leur métier, l’orateur répond qu’il y a essentiellement deux populations de professionnels concernés : les reporters de guerre et les présentateurs TV.

« Les uns sont au début de l’événement, les autres à la fin, mais la quête de sens va aussi passer par la notion d’angle. Les journalistes doivent défendre leur discours dans le cadre de l’Histoire immédiate dont parlait Albert Camus. »

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* « Emotions de journalistes, sel et sens du métier » par Denis Ruellan avec Florence La Cam, Editions Plon.

 

Principales autres publications

  • Le journalisme défendu. Modèles de l’action syndicale, Presses universitaires de Rennes, 155 pages, 2014.
  • Nous, journalistes. Déontologie et identité, Presses universitaires de Grenoble, 252 pages, 2011.
  • Le journalisme ou le professionnalisme du flou, Presses universitaires de Grenoble, 232 pages, 2007.
  • Devenir journalistes. Sociologie de l’entrée sur le marché du travail, La Documentation française, 2001 (avec D. Marchetti), 165 p.
  • Journal local et réseaux informatiques. Travail coopératif, décentralisation, identité des journalistes, L’Harmattan, 1998 (avec D. Thierry), 208 p.
  • Les « pro » du journalisme. De l’état au statut, la construction d’un espace professionnel, Presses universitaires de Rennes, 1997, 172 p.
  • Les journalistes. Stars, scribes et scribouillards, Syros, 1994 (avec J-F. Lacan et M. Palmer), 278 p.
  • Le professionnalisme du flou. Identité et savoir-faire des journalistes français, Presses universitaires de Grenoble, 1993, 240 p.
  • Reporters, le voyage Afghanistan, Syros, 1992 (photos P. Pugin), 84 p.
  • Les pionniers de l’Amazonie, Syros, 1992 (avec P. Hamelin), 84 p.
  • Le Brésil, Karthala, 1988 (avec A. Ruellan), 210 p.

 

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