Deux journalistes réfugiés témoignent à l’IJBA

, par Club de la Presse. Catégorie : Profession

Réfugiés

L’un vient de Guinée Conakry, l’autre du Tadjikistan, ils ont témoigné sur les risques à exercer leur métier dans leur pays, devant les étudiants de l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA). Ils ont reçu l’appui de plusieurs associations professionnelles et demandent l’asile en France,

« Merci à Arnaud Schwartz, le directeur de l’IJBA, à Rue89 et au Réseau Éducation Sans Frontières, et à vous tous d’être ici. Marcel Tolno et Urmondzhon Sufiev sont deux journalistes menacés dans leur pays respectifs, et en France, ils sont accueillis depuis plusieurs mois mais risquent l’expulsion. » Jean Berthelot de la Glétais, le président du Club de la Presse, a animé une rencontre avec deux journalistes réfugiés à Bordeaux devant les étudiants de l’IJBA et des représentants d’associations et de syndicats. « Nous avons souhaité organiser cette soirée en tant que Club de la Presse car leur situation nous paraît inacceptable, a poursuivi le président. Il nous semble que la France devrait être exemplaire en matière de protection des journalistes et de la liberté de la presse. Or, tous les deux sont susceptibles d’être renvoyés dans leur pays d’origine, alors qu’ils y sont en danger. Ce n’est pas à titre personnel, c’est parce qu’ils étaient journalistes et qu’ils ont écrit des articles qui ont déplu. »

Marcel Tolno, journaliste Guinéen, explique tout d’abord ses débuts à Conakry. « Après ma licence de sociologie, j’ai voulu être journaliste. J’ai pris contact avec un patron de médias, qui m’a accordé un stage et au bout de six mois, il m’a embauché. J’ai commencé à faire des reportages de terrain. La Guinée est un pays instable, chaque mois il y a des troubles et des manifestations, suite à la dégradation des conditions de vie et de l’économie du pays. »

Il a été obligé de mener une vie clandestine après avoir voulu révéler des affaires de détournement de fonds. « Ce système est responsable de la venue de milliers de nos frères qui arrivent par la Méditerranée. Je suis fier d’avoir fait mon travail, la Guinée est un pays riche mais avec la corruption, nous ne parvenons pas à nous en sortir. »

Il a vécu de maison en maison, chez des amis, changeant de lieu souvent. « Beaucoup de journalistes sont traqués, l’un d’eux a été assassiné. J’ai donc décidé de partir. Ce fut difficile car le pays est barricadé par des barrages. Mais grâce à l’invitation de l’Union Internationale de la Presse Francophone, j’ai pu arriver à Paris. Je vais continuer mon métier, en poursuivant aussi des études universitaires. Je souhaite obtenir de la France asile et protection, car pour moi c’est le pays-symbole de la liberté d’expression et des valeurs de la démocratie

Cinq mois à Bordeaux dans la rue

Urmondzhon Sufiev, lui, avait fondé un journal dans son pays, le Tadjikistan, en 2008. « Au début, dit-il, nous n’avions pas beaucoup d’accès aux gens hauts placés pour obtenir des informations, alors nous avons commencé avec ceux qui avaient moins de pouvoir. Peu à peu, on a compris que les points-clé du pays étaient tous contrôlés par le président. Un jour, nous sommes passés devant le tribunal à cause de certains articles publiés. Si cela avait été devant un tribunal juste, cela ne nous aurait pas inquiétés. Mais ce n’était pas un juge indépendant qui décidait de notre sort. J’étais journaliste et aussi le propriétaire du journal, qui employait 50 personnes. Le Tadjikistan est l’un des rares pays où les journalistes peuvent être considérés comme des terroristes. J’ai craint d’être assassiné

Il a quitté le pays en 2015, et s’est d’abord réfugié dans l’état voisin du Kirghizistan. « Avec l’aide de Reporters Sans Frontières, j’ai pu faire venir ma famille et aller en Lettonie. Mais suite à de nouvelles menaces, j’ai eu l’idée de venir en France, pays qui est pour moi, depuis toujours, le symbole de la liberté.  Nous nous sommes retrouvés à Bordeaux, où nous avons vécu cinq mois dans la rue. Mais on se trouve plus en sécurité à Bordeaux, même dans la rue, qu’en Lettonie. Ici, on ne se sentait pas des étrangers.»

En lançant le débat et les questions, Jean Berthelot de la Glétais demandera pourquoi ces deux hommes ne sont-ils pas, actuellement, accueillis de manière durable en France ? Pour le Réseau Éducation Sans Frontières, qui les aide, Thierry Taveaux répond « qu’il y a des critères extrêmement précis pour accueillir des personnes victimes de persécutions, religieuses ou autres, mais ces droits réels, signés, ne sont pas appliqués dans les faits. »

Et de citer le problème du logement : « Les systèmes mis en place n’accordent pas de logement, donc à Bordeaux beaucoup de gens dorment dans la rue, alors même que le droit d’asile leur a été accordé, ou qu’ils ont le statut de réfugié ! Dans le meilleur des cas ils dorment sous une tente. Et il y a de très rares bonnes nouvelles, où certains d’entre eux ont pu rejoindre de la famille à Paris. »

Arnaud Schwartz, le directeur de l’IJBA, rappelle que « l‘école a accueilli il y a deux ans un autre journaliste guinéen, qui avait été réduit en esclavage. Et il y a quelques jours j’ai eu le témoignage d’un responsable de l’ONU qui disait intervenir régulièrement auprès des régimes autoritaires, en faveur de journalistes. »

Dans le cas des deux journalistes, des syndicalistes ont pu intervenir aussi. Richard Hecht, secrétaire général adjoint de la CFDT-Journalistes, signale que « suite à l’appel de plusieurs associations, dont La Cabane à Gratter, ou Reporters Solidaires, des solutions ont été trouvées. Marcel Tolno est hébergé depuis un an et demi. Mais lui aussi avait été à la rue, à Paris. »

Urmondzhon Sufiev espère obtenir l’asile, « comme mes confrères qui y sont parvenus en France, mais d’autres aussi aux USA, en Allemagne ou en Autriche. »

Dans sa conclusion, le président du Club de la Presse lancera « un appel pour un accompagnement durable que nous devons tous relayer. »

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