Marcel Tolno, illustration vivante d’un journalisme empêché

, par Club de la Presse. Catégorie : Au Club

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Autour de la situation vécue par Marcel Tolno, journaliste de Guinée-Conakry pourchassé pour avoir mis en lumière des malversations et la corruption ayant cours au sein de l’Office guinéen de publicité (OGP), le Club de la presse a organisé en visio-conférence, une table-ronde sur « Politique et démocratie en Afrique de l’Ouest ». Des écarts considérables existent d’un pays à l’autre.

 A quelques jours de la clôture de la cagnotte lancée pour soutenir Marcel Tolno, 33 ans, un confrère guinéen en exil forcé en France réfugié à Bordeaux à la suite de l’enquête qu’il avait menée pour le site d’informations www.guinee24.com sur la gestion de l’Office guinéen de publicité (OGP), le Club de la presse de Bordeaux a proposé à ses membres et au public intéressé un éclairage élargi à l’Afrique de l’Ouest.

Qu’entend-on par démocratie, quel est le degré de liberté de la presse en Guinée-Conakry et aux alentours ? Pour répondre aux questions posées par une jeune journaliste à Revue Far Ouest et adhérente au Club, Charlène Rautenberg, la table-ronde a réuni Étienne Damome, responsable de l’axe Médias, sociétés et cultures du MICA (laboratoire de recherche de l’Université Bordeaux Montaigne), Dominique Darbon, Directeur du laboratoire Les Afriques dans le monde (Sciences Po. Bordeaux – CNRS), Karfa Diallo, fondateur-Directeur de l’association « Mémoires et partages » et, depuis Bruxelles, Ernest Sagaga, Chef du Département des Droits de l’Homme et de la Protection des Journalistes à la Fédération Internationale des Journalistes.

Le témoignage et les descriptions fournis par Marcel Tolno ont à plusieurs reprises ont été confirmés par les autres invités, remerciés en ouverture pour leur présence et participation par le président du Club, Jean Berthelot de La Glétais.

Après la prise de pouvoir par la junte en 1984, l’instauration du multipartisme et de la liberté de la presse dans les années 90, l’élection d’Alpha Condé en 2010 avait entraîné une vague d’espoir dans le pays. Embauché fin 2013 à www.guinee24.com, Marcel Tolno est chargé de procéder d’une enquête sur l’Office guinéen de publicité (OGP) par son directeur général fraîchement nommé à cette fonction par décision présidentielle. Ce que découvre le journaliste est la source de ses ennuis. La corruption  y est érigée en système. Des preuves sont rassemblées, elles confirment que l’enrichissement personnel est monnaie courante, que la loi n’est pas respectée. La suite des contrôles diligentés par la direction de l’OGP confirme les résultats de l’enquête. Des membres de l’OGP sont suspendus, l’audit du ministère des Finances et de l’Economie estime à 40 milliards de francs guinéens (360 000€) le montant des détournements.

Les menaces verbales et physiques ne tardent pas à suivre : « ton patron et toi, c’est fini pour vous ! », « tu n’es pas le seul journaliste du pays, ou tu la fermes ou on te la ferme pour toujours. » Pendant presque une année, les filatures, intimidations par des individus en uniforme ou en civil, deviennent son lot quotidien. Après une descente de police à son domicile de Matoto en mars 2015, de cachette en cachette, il parvient à quitter le pays et à trouver refuge à Paris puis à Bordeaux en 2016.

Interrogé par Charlène Rautenberg, Marcel Tolno explique que l’exercice du métier de journaliste en Guinée est risqué en raison de l’étendue de la corruption, du détournement de l’argent public. Cela peut aller jusqu’à des assassinats ciblés, organisés au sommet de l’État.

En 2019, dans leur Mémorandum, les médias et les professionnels avaient dénoncé une situation inquiétante qui a empiré depuis : par décret du 7 juillet dernier, le président de la HAC (Haute autorité de la communication) est désormais désigné par le Président de la République. (https://www.youtube.com/watch?v=G00oVah7r9U).
Marcel Tolno a ensuite énuméré les noms des journalistes victimes d’un système qui porte atteinte à la liberté de la presse (lire l’encadré Guinée-Conakry : attention danger, journaliste).

« Du positif et du négatif »

En charge du département des droits de l’Homme et de la protection des journalistes à la Fédération internationale des journalistes (FIJ, représentant 600 000 professionnels des médias dans plus de 140 pays), Ernest Sagaga note une avancée de l’accès à l’information en Afrique de l’Ouest, des progrès technologiques et constate que la profession est en pleine croissance. Le Ghana, le Nigéria, le Tchad, le Sénégal, la Côte d’Ivoire (avec des réserves) sont cités en exemple, versant positif. Mais, sur le versant négatif, le syndicaliste met en avant la mort en juin 2020 du journaliste camerounais Samuel Wazizi, torturé à mort dans un hôpital militaire durant sa détention préventive.

Au cours des six dernières années, plus de 600 journalistes ont été tués. Dans neuf cas sur dix, ces crimes restent impunis. Aussi la FIJ est mobilisée pour obtenir une Convention des Nations Unies en faveur de la protection des journalistes.

Pour Dominique Darbon (Sciences Po, CNRS), des « écarts considérables existent d’un pays à l’autre ». Là où la société civile est capable de résister, là où les fonctionnaires ont les moyens de vivre sans recourir à la corruption, les Etats se plient à la liberté d’expression. Quand les pays sont dirigés par des « entrepreneurs politiciens », elle est absente. Globalement, l’Afrique de l’Ouest traverse une « mauvaise période », à l’image de « démocratures occidentales » comme la Pologne, la Hongrie, en Europe de l’Est. La tentative de déstabilisation de la France lors de l’accès à l’indépendance, le contrôle exercé par des lobbies européens ou locaux, font que la Guinée, n’a pas d’histoire démocratique propre, selon cet enseignant. En Guinée Conakry, comme sous d’autres régimes, les tentatives de constitution de contre-pouvoirs sont empêchées. Dans ces conditions, « Marcel Tolno est devenu un danger. »

Démocratie reconnue mais pas toujours appliquée dans les faits

Les nouvelles technologies ne sont que des outils : pour Étienne Damome, du laboratoire Mica de l’université Bordeaux Montaigne, leur usage transforme la société et son expression. L’émergence d’une parole alternative découle de l’appropriation du numérique, d’internet, des réseaux sociaux et de nouveaux médias. Ainsi, des mouvements, nés sur les réseaux sociaux, sur des blogs, ont fait tache d’huile.

Au début des années 90, les gouvernements ont accepté la démocratie mais pas sa transposition au quotidien. Étienne Damome en a fait l’expérience, au Togo. Libéré au terme d’une semaine de détention pour un écrit sur la démocratie. Quelques temps plus tard, le pouvoir l’instaure.

Les nombreuses associations de webacticvistes contribuent à lancer des débats de société pas traités par les médias d’Etat et à faire circuler l’information.

L’espace audiovisuel a été libéralisé au début des années 90 suite aux injonctions internationales mais « la parole n’a jamais été libérée » selon Étienne Damome. Notamment  la radio, marquée par « le confinement de la liberté d’expression. »

Les talents contraints de quitter leur pays sont légion. Tel est le constat dressé par Karfa Diallo. Ce que vit la Guinée Conakry aujourd’hui correspond à une pratique courante : copier le modèle que l’on a voulu remplacer parfois avec excès, par « un mimétisme reproduisant les délires les plus fous » comme ce fut le cas avec la première République noire, Haïti. »

Le directeur de l’association « Mémoires et partages » en appelle à un examen partagé des périodes coloniales et post-coloniales.
Le secrétaire général du Club de la presse, Richard Hecht, a espéré que les explications fournies lors de cette table-ronde sur la pratique du journalisme en Afrique de l’Ouest amplifient l’élan de générosité initié par le Club avec ses partenaires pour venir en soutien à Marcel Tolno.

Contact :
Club de la presse de Bordeaux-Nouvelle-Aquitaine : contact@club-presse-bordeaux.fr    Tél : 05 56 44 03 65

Cagnotte helloasso.com :

https://www.helloasso.com/associations/club-de-la-presse-de-bordeaux/formulaires/1/widget

Légende photo :

Une table-ronde pour comprendre comment des journalistes africains sont forcés à prendre le chemin de l’exil. (Photo Club de la presse de Bordeaux-Nouvelle-Aquitaine).

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