Maria Santos-Sainz et Camus journaliste

, par Club de la Presse. Catégorie : Choix du Club, Profession

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Dans son livre sorti aux éditions Apogée, elle présente un visage peu évoqué de l’illustre écrivain: celui du révolté, défenseur des valeurs du journalisme. Elle a répondu aux questions du public bordelais le 22 mai chez Mollat/Station Ausone

« Vous avez consacré cet ouvrage à un Camus pas inconnu, loin de là, mais moins exploré que l’écrivain, l’essayiste ou le philosophe : celui qui a été un journaliste, un vrai journaliste de passion, de vocation. » Christophe Lucet, éditorialiste à Sud Ouest et spécialiste des questions internationales, a animé le débat avec Maria Santos-Sainz, maître de conférences, docteur en sciences de l’information, membre de la Société des études camusiennes, et ancienne directrice de l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA) sur son livre « Albert Camus, journaliste, reporter à Alger, éditorialiste à Paris » (1). Il salue en elle « une vraie journaliste, comme Camus » avec un autre aspect commun, « l’Espagne, qui n’est pas latérale dans sa vie car sa mère était originaire des Baléares, et Camus a toujours dit combien ses origines familiales et politiques avaient influencé sa vie. » Et s’il n’a jamais connu son père, soldat tué en 1914 à la bataille de la Marne, à 29 ans, il avait sans aucun doute le sang d’un héros dans les veines.

Albert Camus, né en 1913, débutera dans le journalisme en 1938 à l’Alger Républicain,

« Il commence sur le tas, explique Maria Santos-Sainz, et démarre tout de suite avec les faits-divers. Il sera aussi chroniqueur judiciaire, et ce sera une véritable école pour lui. J’ai découvert un Camus journaliste d’investigation, même si ce terme est moderne et n’existait pas à l’époque. Il a pratiqué les différents genres, dont le reportage. Par la suite, parti à Paris, il deviendra momentanément secrétaire de rédaction à Paris Soir. Là, il sera réduit à corriger les articles des autres, au marbre, avec les linotypistes. Et il connaîtra le chômage, la précarité, tels qu’on les voit aujourd’hui. »

« Il avait déjà écrit une pièce de théâtre sur la guerre d’Espagne, il avait un engagement social mais n’était pas forcément un journaliste militant. Il restait obsédé par la notion de réalité. Dans le livre, je cite Pascal Pia, celui qui l’a recruté, qui parle de ses qualités de journaliste. »

Ainsi, à ses débuts, part-il en Kabylie pour vivre avec une population misérable, dont personne ne se soucie, et dont il dénonce le traitement épouvantable dans son journal. « C’est le seul journaliste qui s’est rendu sur place, même si cela dérange, note Maria Santos-Sainz, et n’est-ce pas justement le rôle du journaliste que de dénoncer des situations inadmissibles ? »

Solidaire des petites gens

Christophe Lucet l’interroge sur un épisode où Camus aurait connu son « J’accuse » comme Zola. « Il s’agit, rappelle-t-il, d’une affaire de trafic de blé : est-il intervenu seulement comme journaliste, ou avait-il aussi un engagement politique ? »

« Il avait reçu une lettre, répond l’auteure, d’un modeste fonctionnaire injustement accusé, et là il découvre une vaste spéculation sur la vente de blé par les grands propriétaires, avec des aspects de corruption. D’où le parallèle avec Zola: il fait un travail d’enquête sur le terrain, fait libérer le fonctionnaire qui est innocenté. Dans une autre affaire avec des ouvriers agricoles qui demandent un meilleur salaire, ses chroniques auront beaucoup d’effet sur le terrain. »

L’engagement du journaliste est donc d’abord moral, solidaire des petites gens. Maria Santos-Sainz relève « qu’il voulait toujours être du côté des victimes. Il plaçait toujours la morale avant la politique. » Elle souligne ses origines modestes : « une mère analphabète, sourde, parlant le dialecte de Minorque, c’est un exemple de la diversité sociale du lectorat, qui doit aussi exister dans le journalisme… Au journal, il aimait beaucoup la camaraderie, la solidarité qui régnaient au marbre. Il préférait même être là plutôt qu’en salle de rédaction. A son mariage, il invitera les linotypistes de Paris Soir, ses camarades. »

Rien d’étonnant à ce que la seconde guerre mondiale l’ait précipité dans la Résistance. « avec Combat, dont il sera l’un des meilleurs éditorialistes. » Puis après la guerre ce sera l’Express jusqu’en 1955, moment où la littérature, le théâtre le rejoindront. Entretemps il aura une liaison avec Maria Casarès, rencontrée en 1944. C’est la fille d’un ministre du gouvernement républicain Espagnol. « C’est une rencontre de sensibilités et de manières d’être, où l’émotion est très importante. Elle jouera dans des pièces de Camus, elle sera un peu plus qu’une actrice. »

En 1947, Camus quitte Combat après avoir tenté de sauver les emplois du journal. Il ne reviendra au journalisme que huit ans plus tard, dans l’aventure de l’Express. « Cela lui donnera l’occasion d’intervenir sur les informations de la guerre d’Algérie. Déjà, à Combat, il avait dénoncé le colonialisme contre la Kabylie. A l’Express il est dans un genre différent, la chronique, pas le reportage. »

En 1957 Albert Camus reçoit le Prix Nobel et en 1960 il meurt dans un accident de voiture.

« Entre ces deux dates, conclut Maria Santos-Sainz, il a été pris par ses travaux littéraires, mais il a toujours défendu un journalisme de l’ironie, de l’obstination, du refus de la pression du pouvoir. On peut encore s’inspirer de lui aujourd’hui pour dénoncer l’uniformisation de l’information. »

Et Christophe Lucet la remercie de son travail, « un livre à recommander à tous, très solide et complet. Car on ne comprend pas Camus si l’on ne connaît pas cette activité et cette passion de journaliste. »

(1) « Albert Camus, journaliste, reporter à Alger, éditorialiste à Paris », par Maria Santos-Sainz, Préface d’Edwy Plénel, Editions Apogée 2019, 298 pages, 20 euros.

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