Réinventer les récits avec « D’abord ne pas nuire » de François Clapeau

, par Club de la Presse. Catégorie : Choix du Club

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François Clapeau, journaliste pour France 3 Limousin spécialisé dans le domaine de la santé, et invité pour la première fois aux Quais du Polar de Lyon cette année ; a sorti son quatrième ouvrage en février dernier. Intitulé D’abord ne pas nuire, c’est un récit à mi-chemin entre polar « clinique » et roman d’anticipation.

Les ouvrages de François Clapeau, de Damage Control, sorti en 2016, à Barré, sorti en 2018 ; relatent toujours l’existence de personnages qui se veulent crédibles, et de situations authentiques. Ce n’est pas par hasard que son dernier roman se déroule à Limoges, où il vit depuis des années. Cette ville qu’il connait désormais par cœur et qu’il apprécie, renforce évidemment la vraisemblabilité de l’histoire qu’il raconte. Si l’on lit entre lignes, c’est une réalité envisageable qu’on retrouve dans chacune de ses œuvres.
Avec D’abord ne pas nuire, c’est une vision post-effondrement, cette fois-ci, des plus plausibles, qui est suggérée aux lecteurs. Ce n’est pas pour rien que le célèbre collapsologue français Pablo Servigne, signe la préface de ce roman. D’abord ne pas nuire dont la vocation première reste le divertissement et tenir le lecteur en haleine, joue aussi un rôle de miroir. Celui de la tourmente de l’auteur : un père inquiet pour ses enfants. En effet, François Clapeau, à travers ce dernier ouvrage, amène ses lecteurs à une réflexion sur les comportements de la société de 2020, de notre système d’aujourd’hui. Parce que oui, l’effondrement proposé par François Clapeau se déroule en 2030. Une vision futuriste du monde qui se veut proche, trop proche : une seule décennie nous sépare de cet hypothétique futur. On y retrouve donc une société en 2050 après le Blast, comme le surnomme l’auteur, qui est une crise énergétique et écologique sans précédent, laissant derrière elle toute une humanité à réinventer.

Le nouveau monde, la vision d’après

D’abord ne pas nuire narre l’enquête du meurtre de Léa Veyrac, infirmière du Centre médical de haute technicité de Limoges, dans une réalité du monde en 2050. Le lecteur suit le quotidien de Nathan Cardinal, docteur dans le même centre médical, soupçonné du meurtre de l’infirmière, après le Blast de 2030.

On y distingue alors une société revisitée, en pleine réadaptation. 20 années se sont écoulées depuis le Blast, « l’effet de souffle », et laissent maintenant se profiler les nouveaux dispositifs mises en œuvre par l’humain de demain, à la recherche de résilience. C’est toute une vision de la société 2.0 qui a agie trop tard que livre François Clapeau à ses lecteurs. Une génération qui a dû trouver des solutions dans l’urgence et qui a révolutionnée (ou plutôt qui a rétrogradée l’évolution) de ses moyens de production, de consommation et de fonctionnement.

On y retrouve des villes avec des quartiers verticaux aux allures d’immeubles futuristes. Des maisons de terre et de paille pour mieux supporter la canicule. On y parle d’une extinction de la faune, notamment les chauve-souris et les hérissons qui font partie des espèces animales disparues. François Clapeau y réinvente aussi, à l’écrit, le système médical. Le nouveau induirait une surveillance par caméras accrue lors des opérations en bloc opératoire de sorte à ce que toutes les images soient « décortiquées à l’université pour en tirer des enseignements et former les futurs praticiens ». L’aspect épidémique est également appréhendé : un clin d’œil à la crise sanitaire actuelle du Covid. Dans D’abord ne pas nuire, une protection particulière existe désormais contre les nouveaux coronavirus. Les CHU, Centres Hospitalo-Universitaire, se sont transformés en Centres médicaux de haute technicité, les laboratoires pharmaceutiques sont désormais nationalisés, et leur ressources d’énergie sont sanctuarisées.

L’énergie, le monde en est dorénavant quasi-dépourvu et n’est utilisée que pour les besoins essentiels. L’électricité et les matières premières sont désormais appelées les « terres rares ». Les voitures se font bien plus rares et sont à hydrogène. Ce sont les vélos qui peuplent les routes et qui remplacent peu à peu la pollution des véhicules. Les vols se font également plus rares, et sont chers car le kérosène est devenu inabordable. Les trajets en avion sont donc réservés uniquement à l’élite ; la classe des scientifiques et des diplomates notamment. Ces derniers, il faut bien qu’ils prennent l’avion pour rencontrer les collaborateurs et parler business. Cet aspect-là n’a pas changé pour autant. En effet, à l’instar des conférences et réunions en visio qui perdurent pour la majorité des professions, eux, ont encore le privilège de bénéficier d’un lien social professionnel.

A travers ce constat futuriste énergétique et des transports, François Clapeau confie, lors de la visio-conférence du 11 mars organisée par le Club, qu’il aimerait que les mentalités de maintenant qui fantasment devant un SUV massif et hyper polluant, le deviennent face un homme ou une femme lambda se déplaçant à vélo. Que l’écolo arrête d’agacer et devienne « ce mec cool », comme le définit l’auteur, plutôt que ce pollueur qui vente sa nouvelle voiture dernier cris.

Retour aux essentiels de la vie, ou de la survie

Les données des réseaux sociaux se sont envolées. Google s’est évaporé, et a emporté avec lui l’ensemble des documents et savoirs accumulés sur les milliards de pages Internet d’aujourd’hui. L’envoi simple d’un sms se réfléchit à deux fois. La distribution de journaux se fait par cartes mémoires distribuées tous les matins dans la boîte aux lettres, où sont chargées de nouvelles informations. Ainsi, la technologie de demain semble réadapter les moyens d’antan, avec plus d’élégance et d’intelligence. De plus, la catastrophe technologique qu’a subi le monde permet aux gens de se parler davantage, d’échanger physiquement. Cela impacte une légère diminution des pathologies psychiques et un apaisement des consciences. De plus, faute d’énergie, les escaliers ont remplacé les ascenseurs, et c’est une chute de l’obésité qui est constatée, induisant alors également une amélioration du bien-être physique.

Le monde de 2050 de D’abord ne pas nuire, il propose un alcool trop cher, et par conséquent, plus rare. C’est un monde où prévention et sobriété ont permis de guérir la société. Distinguer plus clairement les priorités et s’enthousiasmer devant des paroles plus essentielles. En effet, l’auteur soulignera que les interventions et conférences animées par de véritables scientifiques attirent plus de monde que des matchs de foot par exemple.

Après la colère immense des océans et la série de tempêtes du Blast, certains se sont fait braquer pour un plein d’essence, d’autres ont disparu ou ont péri de blessures quelconques faute de secours. L’auteur a souhaité là exposer la panique et l’égoïsme humain à son paroxysme dans l’espoir de fuir l’apocalypse. De plus, suite à la surconsommation de l’industrie chimique, et des ondes émises par les téléphones portables… c’est une chute de la natalité qui a également eu lieu. L’enfant est donc remis au centre des priorités, pour préparer l’avenir sur une planète « convalescente ». L’humain de 2050 vit dont le monde laissé par « une génération qui n’a rien vu venir » et celle d’après « qui n’a rien voulu gérer », et espère léguer un renouveau sain et durable à sa descendance.

 

D’abord ne pas nuire parle d’un futur post-apocalyptique qui se veut lointain, mais qui paradoxalement, pourrait se trouver plus proche qu’on ne veut l’imaginer. C’est une réflexion susurrée à l’oreille des lecteurs pour trouver un équilibre entre naïveté et panique de la réalité de notre société à l’instant T. Jugée plutôt optimiste pour certains, la vision du monde d’après proposée par François Clapeau est dépourvue de scénarios de science-fiction bien trop répandus comme la colonisation de la Terre par les robots ou d’un virus qui aurait décimé l’humanité en une sorte de zombies. Non, François Clapeau, après de nombreux échanges avec des scientifiques, médecins et spécialistes en Collapsologie tel que Pablo Servigne, pionner du domaine en France, imagine un monde où l’humanité n’a pas anticipé la rupture et essaie, dans l’urgence, de vivre mieux et de revoir ses dispositifs de fonctionnement. D’abord ne pas nuire est d’ailleurs une locution latine enseignée aux étudiants en médecine, qui signifie « En premier, ne pas nuire ». Une mission que l’espèce humaine n’a pas su mener à bien visiblement. A travers ce roman, François Clapeau mettrait donc en lumière les quelques progrès sociaux, énergétiques et écologiques de son hypothétique monde de 2050 afin de souligner la fadeur et l’autodestruction du monde actuel. Il tente de changer les récits.
D’abord ne pas nuire, c’est découvrir un quotidien tant brisé, mais si banalisé, que l’Homme n’a pas su distinguer comme tel à temps.

Kim Gaborieau

Sources
D’abord ne pas nuire de François Clapeau, aux éditions Moissons noires, sorti en février 2021

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