Tribunes de la Presse : Alain Juppé et « le monde de tous les dangers »

, par Philippe Loquay. Catégorie : Opinions

juppe

Le premier débat du vendredi a permis au maire de Bordeaux, ancien premier ministre, de revenir sur son rôle de ministre des Affaires étrangères, sur la question : “Le monde est-il plus pacifique ?“ Avec Béatrice Giblin, rédactrice en chef de la revue Hérodote et Nicolas Arpagian, directeur à Orange Cyberdéfense.

Il revenait à Bernard Guetta, ancien correspondant du Monde à Washington et Moscou, d’ouvrir et d’animer le débat qui portait sur la grande question des guerres humaines : y en a-t-il plutôt moins ou davantage ? Cet observateur chevronné de l’actualité estime « que la guerre change de nature sous nos yeux et qu’elle ressemble de plus en plus à un début de guerre civile mondiale. » Et de se demander « si nous ne sommes pas sortis de l’après-seconde guerre pour entrer dans une avant-guerre ? »

Alain Juppé n’est pas tout à fait de cet avis, qui estime « qu’il faut revenir sur les inquiétudes : le monde est-il plus pacifique ? On serait tenté de dire : oui ! après le dernier siècle, ravagé par deux guerres mondiales. Sommes-nous dans une avant-guerre ? Je crois surtout que nous vivons dans un monde de tous les dangers. Nous assistons à la montée des nationalismes, du protectionnisme et des populismes. Même la justice pénale internationale est contestée et à côté du village global, il y a un repli sur de petites régions dotées de racines. Et le terrorisme nous livre à l’inquiétude sourde de voir dans tous nos pays un islam des ténèbres, alors que nous voudrions l’espérance de voir monter un islam des lumières… »

Pour l’ancien premier ministre et ministre des affaires étrangères, le cyberterrorisme, la transformation numérique s’ajoutent aux effets d’un défi démographique mondial pour susciter « un monde de tous les dangers ». Mais il refuse de céder au pessimisme, et relève « des facteurs de stabilité ». Le rôle de la France comme puissance mondiale, tout d’abord :  « Nous sommes les défenseurs de la paix, porteurs d’un message de paix et de multiculturalisme. Et nous ne sommes pas tout seuls : l’Europe peut jouer un rôle stabilisateur, en 70 ans elle n’a pas connu de guerre. Et il y a un combat à mener pour le multilatéralisme, notamment entre l’Europe et l’Afrique ».

Résistances et solutions

Béatrice Giblin, spécialiste des questions internationales, pense « que la France a un rôle à jouer, les USA n’auront pas toujours Donald Trump, la France avait clairement perdu un écho à sa parole, mais elle a toujours une forte image à l’étranger, et nous devons renforcer ce statut particulier. » Elle prône un renforcement de la politique universitaire « très timide actuellement, il faut que nous pensions beaucoup plus à former les élites des pays qui nous apprécient ». Car nous avons désormais de la concurrence, « notamment avec la Chine qui offre des bourses aux jeunes des pays émergents ».

Pour Nicolas Arpagian, directeur de la stratégie à Orange Cyberdéfense, « aujourd’hui un certain nombre d’institutions internationales comme l’OMC ou le Conseil de Sécurité sont paralysées et ne jouent plus leur rôle. Et une partie de la famille européenne en est toujours au chacun pour soi, au moment où Google fêtera l’an prochain ses vingt ans : en Europe il y a peu d’entreprises qui se soient créées et développées avec cette ampleur. »

Alain Juppé lui répond par des questions de fond : « Sommes-nous capables de faire émerger des géants européens face aux GAFA (ndlr. Google, Apple, Facebook et Amazon) américains et à la Chine ? De poser les règles, non seulement fiscales mais éthiques ? » Il estime que la France peut jouer son rôle par la francophonie, et cite l’opération “Bonnes Nouvelles d’Afrique“ qui a permis la venue de patrons du continent chez nous. « En outre, la France est le troisième pays mondial pour l’accueil des étudiants d’Afrique.»

Béatrice Giblin pense que « les GAFA doivent nous faire prendre conscience que nous avons perdu une forme de souveraineté. » Bernard Guetta se demande si les conflits actuels, sans se muer en conflit mondial comme au siècle dernier, ne pourraient pas devenir « de nouvelles guerres de cent ans » ? « Nous ne sommes pas à l’abri d’accélérations, mais sur le conflit Iran/Arabie Saoudite, il ne devrait pas y avoir d’affrontement direct, ils iront ailleurs, comme sur le Yemen », estime Béatrice Giblin. « – On ne voit pas l’issue de certains conflits, conclut Alain Juppé, mais un jour j’ai dit : il ne faut absolument pas s’asseoir à la même table que Bachar El Assad. Je me suis fait répondre : depuis quand parle-t-on de morale à propos de politique ? »

Cet article vous a plu ?