Les Tribunes de la Presse : quelles nouvelles frontières ?

, par Club de la Presse. Catégorie : Choix du Club

inauguration

La huitième édition des Tribunes se répartissait entre plusieurs lieux, du TNBA à l’IJBA et même à l’Opéra de Bordeaux. On y a abordé sous tous les angles le thème des nouvelles frontières.

Séance inaugurale

A la séance d’ouverture, Jean-Louis Nembrini, vice-président de la Région Nouvelle Aquitaine a mis l’accent sur l’importance de la prise de conscience des jeunes, les plus nombreux dans la salle. « Que les jeunes soient les ambassadeurs de la connaissance, qu’ils ne se laissent pas trop influencer par les réseaux sociaux », a souhaité Jean-Louis Nembrini, par ailleurs ancien doyen de l’Inspection Générale au Ministère de l’Education, devant les lycéens rassemblés dans la salle Vitez du TNBA jeudi 22 novembre. Il avait auparavant excusé l’absence d’Alain Rousset, le président de la Région, et félicité Isabelle Martin, la responsable du CLEMI (Centre de Liaison entre l’Education et les Moyens d’Information) d’avoir rassemblé plus de 2000 lycéens et leurs professeurs pour deux journées d’étude et de réflexion aux Tribunes.

« Il faut que des jeunes passent plusieurs heures à écouter des journalistes et des responsables qui réfléchissent sur les médias, car l’éducation à la presse est importante. » Il expliquera que la Région « ne se préoccupe pas seulement des lycées, mais d’éducation. C’est notre mission, car les collectivités territoriales ne se contentent pas d’équiper des établissements. » Et il rappellera que cette manifestation a été précédée de plusieurs autres à Poitiers et Limoges notamment, « car nous essayons d’éviter qu’il y ait des frontières intérieures dans la Nouvelle Aquitaine. Il s’agit d’amener tous les savoirs de l’Education Nationale partout dans la Région. Voilà pourquoi notre engagement ici est essentiel

« Dans le contexte des événements que nous vivons en ce moment, conclut-il, il faut se préoccuper des territoires, et le président Rousset en a fait un axe extrêmement important. »

Autre partenaire des Tribunes, l’IJBA (Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine) a vu son directeur Arnaud Schwartz souligner « qu’en ces temps de menaces pour la pensée, où les faits peuvent être balayés d’un revers de Tweet, la manipulation, la déformation sont des menaces pour la démocratie. L’IJBA se félicite de s’associer chaque année à ces rencontres. »

Il remerciera l’Université Bordeaux Montaigne et l’IUT Michel de Montaigne qui accompagnent aussi les Tribunes et citera le magazine Viso, animé par les étudiants de l’IJBA pour mettre en pratique les règles fondamentales du journalisme. Il vient de recevoir deux fois le prix de la Fondation Varenne pour ses deux derniers numéros. « Les murs se montent plus vite qu’ils ne s’abattent » observe le directeur.

Les frontières de la peur

Il revenait à Bernard Guetta, éditorialiste bien connu et président de l’association Les Rencontres d’Aquitaine qui organise les Tribunes, de tracer les premières pistes du thème central « Les nouvelles frontières ».

« Elles s’estompaient, elles tendaient à disparaître. Et elles réapparaissent. Pourquoi ? » Il cite tout d’abord la plus célèbre frontière récente, celle du Mur de Berlin, disparue avec le bloc de l’Est.

« Des questions de frontières dont on ne se souvenait même pas sont revenues sur le devant de la scène. Comme en Hongrie avec le traité de Trianon. Or, le phénomène important est que nous sommes entrés au fil des années dans un monde globalisé, mondialisé, dans un monde sans frontières apparentes. Et la peur traverse nos sociétés, peur de la concurrence, peur de la différence. La frontière domine aujourd’hui tous les grands débats, en Europe mais aussi dans le monde entier. C’est pourquoi nous avons choisi ce thème pour les Tribunes cette année. »

 

Débat d’ouverture : « Le retour des frontières ? »

frontieres

Le thème principal du débat portait sur la résurgence de frontières qu’on croyait en disparition, assorties de renaissance du « fait national » ou de « mesures protectionnistes« .

Pour en débattre Michel Foucher, géographe et ancien ambassadeur, auteur d’un livre éponyme du titre du débat, Monique Canto Serber, philosophe et Valerio Vincenzo, photographe, auteur du livre et de l’exposition « Borderline« , présentée dans le hall du TNBA.

Ils ont tous fait ressortir le cas unique de l’Europe où, à quelques exceptions notables près, on ne sait plus très bien où passent les frontières comme le montrent les images de Valerio Vincenzo. « Une exception géopolitique dans le monde » a fait ressortir Michel Foucher mais une exception fragile car « on a besoin de limites« . Celles-ci sont « un périmètre de souveraineté » et « le paramètre de l’identité« , « une forme de différenciation voulue par les peuples« , selon Monique Canto Serber. Elle a cité Raymond Aron : « Si un Etat mondial existait, ce serait la guerre entre les groupes« . Toute tentative d’homogénéisation entraine des réactions de rejet. « Seul un Etat issu de la société civile peut préempter la violence et assurer la solidarité« . « Il n’y a pas de liberté sans diversité« .

La frontière reste donc « essentielle« , selon Valerio Vincenzo, mais à condition d’être « sans barrières« .

La frontière est même « une ressource pour les frontaliers » (entre les Etats-Unis e le Mexique, 30 millions de personnes en vivent) a fait ressortir Michel Foucher qui rappelait en même temps que « les pères fondateurs de l’Europe étaient des frontaliers » !

Dans la géographie virtuelle, si le cyberespace permet de « se mettre en scène de manière multiple » (Monique Canto Serber), c’est aussi un lieu contrôlé avec « des censures d’Etat » et « ses petits terroristes ordinaires » (Michel Foucher).

 

« Intelligence artificielle : l’Homme détrôné ? »

ia

Charles Ollion, co-fondateur d’Heuritech, jeune société d’intelligent,once artificielle, Bernard Claverie, directeur de l’Ecole Nationale de Cognitique et Albert Meige, directeur de formation à HEC et auteur d’ouvrages sur l’innovation, ont débattu de ce sujet propice aux fantasmes.

Charles Ollion a tout d’abord rappelé que, lorsqu’on parlait d’intelligence artificielle (IA), il fallait bien distinguer l’IA faible, que l’on connaît déjà (dans nos smartphones par exemple) et l’IA forte sensée reproduire l’intelligence humaine, le raisonnement, la planification ou la prise de décision.

Même si la machine est capable aujourd’hui de vaincre le meilleur joueur d’échecs ou de go, rien ne dit qu’elle pourra vraiment atteindre ce second niveau d’intelligence.

Mais comme « l’évolution de ces machines est exponentielle » et que certains pays (Etats-Unis avec DARPA, Chine, Russie) misent beaucoup là-dessus et que dans le même temps « nos cerveaux évoluent très lentement« , pour Bernard Claverie, « la dimension citoyenne de l’évolution de ces techniques » est fondamentale : les robots tueurs constituent un bon exemple.

Si une machine atteignait un « point de singularité » (le moment où elle dépasserait les capacités des Hommes), elle pourrait à son tour engendrer d’autres IA, prédit Albert Meige. Des tâches très spécialisées échapperont aux humains (en médecine par exemple).

 

« Vie publique, vie privée : la presse dans le collimateur ? »

vie-publique-vie-privee

Un temps fort de ces 8èmes Tribunes de la Presse fut indéniablement le débat sur « Vie publique, vie privée : la presse dans le collimateur ?« . Du fait du choix des intervenants sans doute (Michèle Leridon, directrice de l’information de l’Agence France Presse, Louis-Marie Horeau, du Canard Enchaîné et Mazarine Pingeot, enseignante en philosophie, auteur de « La dictature de la transparence« ) mais sans doute aussi parce que le sujet trace une ligne de partage entre deux types de presse.

La particularité aussi de ce débat consistait en la présence de Mazarine Pingeot dont on prétend quelquefois que la non-révélation de l’existence par la presse constitue un point de rupture dans la confiance que les Français accordent à leurs médias.

Ce n’est pas sur elle mais sur la photo du Président Hollande à scooter dans les rues de Paris que s’ouvrit le débat.

« Etait-ce une info pour l’AFP ? » a attaqué Didier Pourquery, animateur du débat.

Pas au départ pour Michèle Leridon. L’intimité des personnes n’intéresse pas l’AFP. Et puis le devoir d’une agence est de diffuser « une information impartiale« , de « donner la parole aux personnes citées« . Pourtant ce sera finalement à l’AFP que François Hollande annoncera sa rupture officielle avec Valérie Trierweiler.

Pour Le Canard Enchaîné, même s’il est quelquefois « difficile de faire la différence entre vie publique et vie privé« , « l’intimité ne nous regarde pas« , mais « la sécurité d’un Président de la République, si« .

Mazarine Pingeot insiste, elle, sur « la valeur marchande de la photo« . Elle se demande si « le corps« , « la maladie« … peuvent faire partie du public. Elle demande que soit marquée « la différence entre morale et politique » et dénonce l' »usage désordonné » du mot « transparence » auquel elle préfère celui de « vérité« . « Avec les réseaux sociaux, les secrets sont moins bien gardés que par le passé« . Mais aussi, la propre image de celui qui s’expose peut en prendre un coup.

Didier Pourquery dévoile que l’actuelle chargée de la communication et de l’image de Brigitte Macron n’est autre que Mimi (Michèle) Marchand qui a créé Bestimage, qui emploie des paparazzis dont celui qui a photographié François Hollande à scooter !

Une comparaison entre la révélation de la maladie du Président Pompidou et celle de François Mitterrand a montré que pour un même sujet, la révélation ne s’imposait pas forcément : Georges Pompidou était diminué par sa maladie alors que François Mitterrand a pu jusqu’à la fin satisfaire aux besoins de sa fonction. « Il faut savoir définir les frontières de la représentation, du symbolique, du privé« , demande Mazarine Pingeot.

« Aujourd’hui, face au torrent d’images vraies ou fausses auquel on est soumis, on a besoin de vérité, de médias pour certifier les informations« , recommande Michèle Leridon, à propos d’une question sur les réseaux sociaux. Et il faut maintenant dénoncer les fausses informations.

Quelquefois, une absence de révélation peut être regrettée plus tard comme Louis-Marie Horeau en fit la démonstration : l’existence de « la petite demoiselle de l’Elysée » (Mazarine Pingeot elle-même) était bien connue des journalistes qui ont respecté l’intimité du chef de l’Etat alors que pour sa protection celui-ci avait constitué « la cellule de l’Elysée » dont on connaîtra plus tard les abus.

Cependant, tous s’accordent à dire que la transparence conçue comme l’indistinction entre espace privé et espace public est généralement l’apanage des dictatures.

 

« Gauche/Droite ou Progressiste/Conservateur. Le grand chambardement »

droite-gauche

Encore un débat exceptionnel que celui là entre deux personnalités politiques, Alain Juppé, ancien Premier Ministre, Aurélie Filippetti, ancienne Ministre de la Culture et Speranta Dimitru, fine analyste de la vie politique.

Bruno Béziat, responsable de la rédaction locale de Sud Ouest, animait le débat. Il a d’abord rappelé que pour 73% des Français, les notions de droite et de gauche ne voulaient plus rien dire, et que seul 1% des Français adhéraient à un parti politique (le plus mauvais résultat en Europe).

Alain Juppé, en se disant attaché aux partis politiques a dénoncé « la diversité en interne » de ceux-ci : « les cartes sont brouillées« . Pour lui, les élections européennes constituent « un rendez-vous fondamental, avant un éventuel cataclysme« .

Aurélie Filippetti trouve « de la beauté » à la politique. « Toute société est traversée par des conflits. Il faut faire émerger l’intérêt général« . « Faire une politique sans assumer ce que l’on fait, c’est tuer la politique« .

Pour Alain Juppé, la notion de « progrès » est dépassée, il faut lui substituer celle de « transformation » : démographique (« en 2 siècles on va passer de 1 à 11 milliards d’habitants« ), climatique (« on est à la veille d’une véritable catastrophe« ), numérique (tout change sous ses effets).

Speranta Dimitru fait référence à un sondage sur les valeurs de la droite et de la gauche. On associe plus la notion de liberté à la gauche qu’à la droite, plus celle de solidarité à la gauche et celle de mérite à la droite. On ne peut plus rester simpliste devant cette multiplicité de transferts de valeurs.

« Il faut que les Français soient clairs » revendique Alain Juppé, « C’est la première fois qu’un gouvernement américain désigna l’Europe comme ennemie. Il faut casser les casseurs de l’Europe« .

Speranta Dimitru se demande pourquoi « le libéralisme a mauvaise presse« . « Le populisme c’est le peuple (soit-disant uni) contre ses élites, une négation du pluralisme« .

Pour Aurélie Filippetti, il ne faut effectivement pas confondre libéralisme (au sens historique et politique) et ultra ou néo libéralisme, « le libéralisme exacerbé » (un avatar économique) où c’est toujours « le plus fort qui gagne« .

Alain Juppé confirme qu’au 19ème siècle, le libéralisme est « une idée de gauche : aux Etats-Unis, les libéraux sont perçus comme des gauchistes« . « Les libertés politiques fondamentales sont en cause aujourd’hui« . Et « nous avons besoin d’élites« .

« Les élites ne sont pas plus homogènes que le peuple« , enchérit Speranta Dimitru.

Quant à l’ascenseur social, tous s’accordent à dire qu’il marche moins bien qu’avant que les agents publics manquent de considération et sont quelquefois insuffisamment payés.

Un débat qui aura montré que deux personnalités politiques opposées peuvent partager des valeurs fondamentales et nourrir les mêmes craintes.

 

Des ateliers tout au long des trois journées

Des ateliers ont aussi émaillé la manifestation.

Citons celui sur la biodiversité avec Gilles Bœuf, ancien directeur du Musée National d’Histoire Naturelle qui, sans reprendre son souffle, a décrit en une heure les atteintes à la biodiversité et les réactions qu’il fallait impérativement avoir pour « ne pas désespérer« . Une recette entre autres : « Manger moins, manger mieux et tout le système changera« .

Dans la même veine mais avec moins d’enthousiasme, le débat sur « se débarrasser du capitalisme ?« , avec l’économiste Paul Jorion, a rappelé que le système dans ses développements actuels encourage la concentration de la richesse (aux Etats-Unis, les 1% les plus riches détiennent 82% de la richesse). Des solutions préconisées par l’économiste : créer une taxe robot, mettre dans le domaine public tout ce qui est périssable par exemple.

« Sports : la fin des records ? »

Un débat en partenariat avec le Club de la Presse a permis de faire le point sur un phénomène qui va toucher les médias dans les prochaines années : celui de la fin éventuelle des « scoops » sur les victoires sportives, parce que l’on aura atteint les limites humaines des records. C’est déjà le cas dans certaines spécialités, alors par quoi remplacer ces infos ?

sport

« Peut-on encore battre des records sportifs ? » Telle est la question par laquelle Olivier Plagnol, rédacteur en chef de Sud Ouest Dimanche, a introduit le débat qu’il animait aux Tribunes, et qui réunissait Serge Simon, médecin et vice-président de la Fédération Française de Rugby, et Gaël Guilhem, ex-hockeyeur sur glace et directeur du laboratoire Sport, expertise et performance à l’INSEP. Ce dernier estime qu’en effet, « les performances sont plutôt sur un plateau, il y en a très peu. Mais si on prend par exemple le 100 mètres, il y a quelques preuves archéologiques, notamment en Australie, que nos ancêtres pouvaient atteindre 37 km/h en courant pieds nus dans la boue ! On se rend compte que même les sportifs de très haut niveau peuvent continuer à progresser. »

Et il se risque à un peu d’humour : « Mais on ne peut comparer Hussein Bolt à un guépard, il n’a pas quatre pattes ! Pour autant, il y a des progrès possibles dans les préparations de tendons et d’articulations. »

Pour Serge Simon, il ne faut pas mesurer que les performances physiques, « car nous sommes seulement au début de la compréhension du corps humain. ». Les matériaux utilisés pour les vêtements de sport, le revêtement des pistes, entrent en ligne de compte. Olivier Plagnol demande alors s’il est pertinent de se poser la question de la limite de certains records ?

« Nous savons que la sédentarité a fait chuter le niveau de performance des jeunes, estime Gaël Guilhem, alors il y a des limites difficiles à dépasser mais il y a des notions de mesure et de règle à prendre en compte. »

Serge Simon adresse un appel aux jeunes, nombreux dans la salle du TNBA : « Vous êtes cette génération capturée par les nouvelles technologies, affirme-t-il, vous ne vous dépassez plus physiquement, ou bien moins. Or notre corps est fait pour fonctionner, et ne pas le faire c’est le tuer. »

La question des différences entre athlètes hommes et femmes est ensuite évoquée, avec un nouveau débat qui se fait jour, sur les genres et les catégories intersexuelles qui ont de l’importance selon certains chercheurs. Sans oublier des pistes liées à de nouvelles formes d’entraînement, ou à la gestion des blessures durant les matchs. Et les personnes handicapées pourraient un jour avoir des performances supérieures à celles des autres (cas d’Oscar Pistorius?) Avec une limite, selon Serge Simon : « Je crois que les athlètes doivent être intégrés à une vie normale. Il ne faut pas voir qu’un monde de performances. »

Un étudiant pose la question de la dimension esthétique : « -En rugby, par exemple, un beau geste, un beau match ne peuvent-ils compter ? » Serge Simon est de cet avis, et rappelle que déjà des jurys en tiennent compte.

Le débat s’achève sur le problème du dopage : des produits chimiques peuvent-ils encore augmenter les performances ? Les deux intervenants sont d’accord pour que la lutte antidopage soit « la recherche d’un crime supposé et non pas seulement celle de chiffres pour les statistiques ».

 

Plus centrés sur la presse, un débat sur le photojournalisme et un autre sur les fakenews.

 

Valerio Vincenzo, le photographe des frontières

Un photographe italien était l’invité obligé des Tribunes : il a passé sa vie à prendre des clichés des anciennes limites des pays d’Europe. Et cela s’est très bien vendu dans les médias du monde entier, vu qu’il est difficile d’illustrer une entité abstraite comme cette réunion d’Etats ! Il présentait une expo « Borderline, les frontières de la paix » dans le hall du TNBA. Et au passage, il a donné vendredi un cours à l’IJBA à des étudiants captivés autant par la méthode que par les résultats…

borderline

« Valerio a commencé par une école de commerce et ce n’est qu’à 30 ans qu’il s’est mis à la photo ». Philippe Thureau-Dangin, rédacteur en chef de Papiers, revue de France-Culture, a présenté son invité à l’IJBA en insistant sur les contrastes. Et Valerio Vincenzo a poursuivi dans cette veine : « Oui, c’est pour cela que je passe 90% du temps à concevoir des images et à chercher des sponsors, et 10% à prendre des photos ! ». Le ton était donné, et même s’il a suivi « en 2002 une petite formation en journalisme dans une école à Paris, où la chose la plus importante que l’on m’ait enseignée est comment contacter une rédaction », notre voyageur italien souligne tout de suite l’importance de son quant-à-soi. « Dès le début j’ai eu envie de faire des projets personnels. Et on peut être inconnu, si on a un synopsis, personne ne regardera votre CV dans la presse. »

Un synopsis, ou juste une idée. Et il en a eu une, en 2007, qui s’est révélée de taille. De grande taille : prendre en photo tout ce qui reste des frontières de l’Europe après leur disparition avec les accords de Schengen. C’est la photo d’un autre qui l’a inspiré : une image d’Henri Cartier-Bresson, un poste-frontière français à Bayeux, d’ou un garde à képi sort pour manœuvrer une barrière. Une photo presque oubliée dans l’œuvre du maître, mais Vincenzo en a fait son fétiche, revenant régulièrement au même endroit pour photographier ces lieux qui changent avec les années : après Schengen le petit bâtiment tombe en ruines, mais plus récemment il a été restauré pour en faire un musée…

De telles photos lui ont été rapidement achetées par des journaux partout dans le monde, car elles permettaient d’illustrer des articles ou des dossiers sur des sujets abstraits de politique européenne.

Valerio Vincenzo a dès lors sillonné toutes les anciennes frontières, avec des résultats parfois cocasses. A Bray-Dunes, à la frontière belge, la guérite est devenue un magasin de chocolats. Entre la France et la Suisse, la frontière n’est matérialisée que par un point jaune sur la route. Entre la France et l’Allemagne, près du château de Fleckenstein, une somptueuse et paisible vallée de sapins surmontée d’une tour en ruines fait oublier les dizaines de milliers de morts des deux guerres mondiales qui se la disputèrent. Entre la Suisse et l’Italie, un long fil de fer presque effacé par le blanc des nuages et de la neige. De la Pologne à la République Tchèque, un « Chemin de l’Amitié » soigneusement entretenu. Ou encore, (un sommet d’humour?) ces deux villages entre la Belgique et les Pays-Bas, où en plus d’une ligne blanche sur la chaussée, des pointillés peints désignent de petits morceaux appartenant à chaque pays, chez l’autre, pour des raisons perdues dans la nuit des temps !

Pas que de la presse

Volontairement, le photographe retient peu les images d’obstacles construits. Parce qu’il a fait une autre découverte.

« Quand on tape « frontières » sur Google, on reçoit beaucoup de photos de murs, de barrières et de clôtures. Or un sociologue a calculé que seulement 6,3% des frontières dans le monde sont garnies de barrières. Comme il y a 226.000 km de frontières autour de la Terre, à quoi servent les 94 % restants ? On ne vit pas dernière un monde de murs et de barbelés. »

A l’animateur qui lui demande si c’est du journalisme « de capter tout sans le moindre recul ? », il répond « qu’il faut se soucier des « unbreakingnews », de ce dont on ne parle pas ou peu. Ainsi y a-t-il 300 points de passage frontalier entre la Belgique et la France, mais seulement deux qui sont surveillés jour et nuit. Et c’est là que l’on envoie toujours les journalistes. Mais n’y a-t-il vraiment aucun événement sur les 298 autres ? »

Valerio Vincenzo admet que c’est aussi un problème du métier. « Il y a de moins en moins de photographes dans les rédactions à Paris, estime-t-il. Peut-être un au Figaro, un ou deux à Paris Match, etc… On fait désormais appel aux agences. Et beaucoup de projets ne peuvent exister. »

« Mon métier n’a pas de quotidien. Je change sans arrêt d’occupation. J’ai des activités pédagogiques, j’organise des rencontres culturelles, je fais des portraits d’hommes politiques… Un photographe indépendant comme moi ne peut pas vivre que de la presse. Je suis amené à faire aussi des photos institutionnelles. Pourtant, je ne veux pas donner une vision catastrophiste de ma profession, car il y a beaucoup d’opportunités. »

Un étudiant pose la question de l’évolution du métier, avec le numérique, et à quoi doivent s’attendre les jeunes aujourd’hui.

« Avant, nous avions un monopole des images et de l’illustration, répond-t-il, à présent tout le monde fait de la photo. Un jour que je faisais des photos de Laurent Fabius, il m’a donné son avis sur ce changement : pour lui les photographes ne ramènent plus des images à leurs médias, mais des idées pour faire des images. Je suis bien de cet avis, et il commence même à y avoir des projets photographiques liés à des robots, comme Google Images, qui collectent et assemblent dans le monde entier. »

 

« Tordre le cou aux fake news : un combat d’arrière-garde ? »

Avec ses 1500 journalistes dans le monde dont 700 au siège parisien, l’Agence France Presse est une des rares grandes agences de référence. Michèle Leridon en est la directrice de l’information. Elle est à l’origine d’une cellule de l’agence (à Paris et dans quelques capitales) qui décortique les fausses informations. Un travail qui lui semble aujourd’hui indispensable, un véritable travail d’information selon elle. « Pas du tout un travail d’arrière garde ! »

fakenews2

Au terme de « fake news » Michèle Laridon préfère celui d' »info« . Pour elle, comme pour beaucoup de journalistes, « les élections américaines ont constitué une véritable surprise« . Comment les journalistes ont-ils pu autant se tromper ? « Dans le scrutin, beaucoup de fausses informations qui ont eu plus de poids que les médias« .

C’est alors qu’elle a décidé de lancer la machine de l’AFP dans le combat contre ces « info« . Elle a alors lancé « Factuel« , « le B-A-BA du fact checking« . Le blog existe en français, anglais, espagnol et portugais. 20 journalistes y travaillent jour après jour.

Pour cela, l’AFP a passé un accord avec Facebook pour vérifier des informations, dans 23 pays avec 34 partenaires. Un Réseau International de vérification regroupe 50 partenaires dont Associated Press, une autre des grandes agences, et France 24 par exemple. Elle a monté l’opération « Cron check » avec Google au moment des élections françaises et refera la même chose pour les Européennes.

Ce type de vérification permet de savoir d’où provient une image, si elle ne correspond pas à un montage, quand elle a été prise. Par exemple, une photo attribuée à une manifestation des « gilets jaunes » à Clermont-Ferrand était en fait celle de la diffusion d’un match de rugby sur grand écran dans cette même ville.

C’est une véritable « révolution culturelle » que mène là l’AFP, les « infox » ayant souvent à voir avec la « complotite » selon Michèle Leridon.

Pour les vidéos, l’AFP dispose de In Vid (In video veritas), un logiciel de vérification de vidéos trafiquées. Ainsi l’on voit que la vidéo d’un soi-disant immigrant frappant une infirmière est d’origine russe et concernait un ivrogne.

Un autre projet « We vérifie » s’intéresse à des fake news graves.

Enfin, Reporters sans frontières (RSF) propose une labellisation des sites crédibles « #Journalisme trust initiative » à laquelle se sont associés les annonceurs publicitaires aussi bien que l’AFNOR, organisme de normalisation.

« Sensibiliser les jeunes« , gros consommateurs de « fake news » et, au moins, « éviter leur propagation« , sont les deux objectifs principaux de cette nouvelle forme d’information sur l’information.

 

Plus d’information sur le site des Tribunes de la Presse.

Cet article vous a plu ?