Affaire Pegasus : quand la réalité rattrape la fiction

, par Club de la Presse. Catégorie : Médias actu, Profession

Image de l'article sur l'affaire Pegasus pour le Club.

18 juillet 2021. Forbidden Stories et Amnesty International dévoile au grand jour l’impressionnante affaire Pegasus. 50 000 téléphones surveillés à travers le monde. Chefs d’États, hommes et femmes politiques, avocats et journalistes victimes d’une opération de cyber espionnage planétaire. Le monde journalistique est indigné par une telle atteinte à l’un des principes fondamentaux de sa profession : l’anonymat et la protection des sources. 
L’affaire Pegasus, qu’en sait-on vraiment à ce jour ?

 
Nos données en danger
C’est grâce au travail de l’organisation Forbidden Stories, spécialisée dans la poursuite d’enquêtes de certains journalistes menacés et assassinés, et de l’ONG Amnesty International ; que la vérité autour de ce logiciel d’espionnage ultrasophistiqué fut exposée.
 
Elle concerne 50 000 individus à travers le monde, dont 1 000 Français. Parmi eux, Emmanuel Macron, Edouard Philippe, une dizaine de ministres français, mais aussi la famille du roi marocain Mohammed VI, le Président irakien Barham Salih, le Premier Ministre égyptien Moustafa Kemal Madbouli*… et la liste ne s’arrête pas à ces quelques noms. 
Ce programme de surveillance s’installe à distance sur les téléphones du monde entier, de façon invisible. Etant ainsi très intrusif et dangereux. Il est capable de déclencher le micro et la caméra d’un portable, de récupérer la géolocalisation de son propriétaire, d’en lire l’historique web et de parcourir le moindre message et e-mail. 
Selon Martin Untersinger, journaliste ayant participé à dévoiler l’existence de Pegasus : « Ça [le logiciel] aspire l’intégralité des données qui peuvent être contenues dans un téléphone » dit-il au podcast L’Heure du Monde*.
 
A l’origine de ce programme ; l’entreprise privée israélienne NSO Group. Elle crée des logiciels de sécurité et d’espionnage pour les gouvernements, les services de renseignement ou de police dans le monde entier. Elle leur vend des technologies de surveillance très puissantes pour lutter contre la criminalité, contre des attaques de piratage et des attaques terroristes. 
Parmi les clients de NSO Group, figurent des pays où la liberté d’expression et de la presse sont fortement malmenées comme l’Inde et l’Arabie Saoudite, respectivement au 142ème et 170ème rang du Classement mondial de la liberté de la presse 2021 de RSF*. Des pays où les Droits de l’Homme ne sont pas respectés. Des territoires où le RGPD ne s’applique évidemment pas. Où respect des données, de la vie privée voire même de l’intégrité d’un individu n’a pas d’importance. 

Des histoires volées

Cette arme technologique et d’espionnage qu’est Pegasus, laissée dans les mains de telles nations, porte préjudice à l’un des principes fondamentaux du journalisme : l’anonymat des sources interrogées par les journalistes.

Le travail d’investigation autour d’une affaire de viol, de meurtre… l’interview d’anciens détenus, de réfugiés politiques, de rescapés de guerre… leurs voix, leur visage, leur nom, leur identité : plus rien n’est confidentiel dès lors qu’un tel piratage est possible.
Mais ce sont aussi des informations ultra-sensibles sur des corruptions ou des accusations à tort qui sont maintenant détenues par Pegasus. Des révélations pour lesquelles certains journalistes dédient leur vie. Des investigations qui méritent une prise en charge minutieuse et une digne restitution.

Le Maroc, les Emirats Arabes Unis, la Hongrie, le Mexique ou encore l’Arabie Saoudite auraient donc eu accès au contenu de ces 50 000 téléphones. Les enquêtes en cours, les visages, les mots de dizaines voire centaines d’individus interviewés sont donc épiés. Espionnés par un logiciel qui peut se trouver à l’autre bout du monde comme dans la maison d’à côté.
Pour témoigner de la gravité de cette actualité, le Président Emmanuel Macron a changé de téléphone portable et de numéro depuis que l’affaire a éclaté.

L’enquête menée par les journalistes de Forbidden Stories, qui a permis de révéler l’affaire Pegasus, s’est déroulée de manière inédite. Sans téléphone et avec des moyens de communication détournés. En effet, là se trouvait tout le paradoxe d’enquêter sur un service de piratage téléphone surdéveloppé.

Cette affaire, qui est encore loin d’avoir livrée tous ses secrets, soulève de nouveau la question éthique autour des technologies de surveillance. En effet, Pegasus engendre déjà des répercussions qui se comptent à l’échelle de l’individu, mais aussi et surtout à une échelle bien plus effrayante et géopolitique.

Kim Gaborieau

 
Sources 
« Projet Pegasus » : les numéros de treize chefs d’Etat et d’exécutif en exercice sur la liste des cibles potentielles du logiciel espion, Le Monde, 21/07/21 : https://www.lemonde.fr/projet-pegasus/article/2021/07/21/projet-pegasus-les-numeros-de-treize-chefs-d-etat-et-d-executif-en-exercice-sur-la-liste-des-cibles-potentielles-du-logiciel-espion_6089014_6088648.html
Pegasus : au cœur d’une enquête mondiale sur l’espionnage de téléphonesLe Monde, 21/07/21 : https://www.lemonde.fr/podcasts/article/2021/07/21/pegasus-au-c-ur-d-une-enquete-mondiale-sur-l-espionnage-de-telephones_6088976_5463015.html
Classement mondiale de la liberté de la presse en 2021, RSF : https://rsf.org/fr/ranking/2021
 
 
 
 

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