La place de la science et des chercheurs dans les médias

, par Club de la Presse. Catégorie : Médias actu, Profession

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Un colloque à la Maison des Sciences de l’Homme (MSHA), à Pessac, avec le MICA a réuni le 11 avril des scientifiques et des journalistes pour traiter de la visibilité des chercheurs et de la valorisation de la science dans la presse, la radio, la télévision et les nouveaux supports numériques.

« Il faut s’interroger sur la place du chercheur et le rôle des médias, et se demander comment ceux-ci rendent compte de leurs travaux. » Après avoir remercié la MSHA de les accueillir, Marie-Christine Lipani, maître de conférences habilitée à la direction de recherches, a introduit avec sa collègue Catherine Pascal un intéressant colloque qu’elle a qualifié de « journée transversale du MICA« . Il s’agissait aussi, dans le programme, « d’appréhender la science du point de vue de sa communication et de sa transmission au sens large, et de s’interroger sur le rôle de la médiatisation des recherches académiques. »

Patrick Baudry, le directeur de la MSHA, estime « qu’il s’agit de l’impact de la recherche sur notre vie sociale. » Et de constater « qu’il y a parfois une grande difficulté à positionner la recherche et l’université dans le monde extérieur. C’est le monde de l’opinion, mais nous ne sommes pas des gens d’opinion : nous publions des études. »

Pour Alain Kiyindou, le directeur du MICA, « la science n’est pas toujours expliquée dans les médias. On est à la fois sur la question du traitement de l’information, et sur celle de la transmission des connaissances. »

La place de la science de l’information et de la communication dans les médias allait être développée à travers les exposés d’une dizaine de spécialistes, chercheurs ou journalistes, dans une journée marathon où le premier intervenant sera Robert Boure, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Toulouse.

Les atouts du numérique

Un exemple d’hybridation réussie, en quelque sorte, puisqu’il conjugue son activité scientifique avec la rédaction en chef de Mondes Sociaux, un magazine numérique du monde francophone qui a 42% de pages vues à l’international, sur un total de 19 millions de pages lues et 500.000 vues pour 30 vidéos sur Youtube. Et c’est évidemment sur le numérique qu’il met l’accent pour aider les chercheurs à mieux informer sur la science.

« Contrairement aux sciences de la nature et à celles de la vie qui ont su s’acculturer, remarque-t-il, ou bien en économie où les chercheurs sont souvent invités dans les médias, les sciences humaines et sociales rencontrent quelques difficultés. Mondes Sociaux est un peu un OVNI dans le monde académique. Personne ne nous attendait, cela nous a permis d’apprendre, nous sommes allés voir ce qui se faisait. »

Quelles sont, selon lui, les conditions de réussite d’un site d’information sur les sciences ? Il en distingue cinq : chercher d’abord ce qui va intéresser le lecteur, remettre en permanence le projet éditorial en question, mettre l’accent sur le noyau dur, avoir des partenariats et choisir dans la gamme numérique l’espace le plus adapté.

« Il me semble aussi, conclut Robert Boure, que le chercheur doit se doter d’outils techniques performants en termes de diffusion. Il faut aussi que l’enseignement supérieur et la recherche changent leur regard sur ces moyens de diffusion, et ça, ce n’est pas gagné ! »

A une question de Noble Akam, chercheur bordelais, sur les risques d’approximation dans les débats sur le numérique, il répond que « le garde-fou est que nous ne rendons compte que de travaux qui ont été publiés dans des revues ou des ouvrages scientifiques. Et selon moi, les chercheurs doivent s’impliquer dans la communication en apprenant à construire et gérer les outils nécessaires. »

Le ton était donné pour un premier grand axe de réflexion, présenté par Catherine Pascal : « Quelle visibilité des chercheurs, et place de la science dans les médias ? »

Trois intervenantes allaient s’y atteler. Sabrina Granger, qui signale qu’elle n’est pas chercheuse mais conservatrice de bibliothèque, travaille comme co-responsable référente sur les impacts de l’open science sur la visibilité des chercheurs. « Mon postulat, dit-elle, est qu’il ne suffit pas d’ouvrir les données. Les chaînes de traitement se sont complexifiées, le volume des données a explosé. Il y a un problème de contrôle de leur qualité.  Nous sommes dans un système éditorial et d’évaluation qui ne facilite pas la transparence. Une culture du résultat valorise ceux qui sont positifs ou spectaculaires. Cela accélère la publication de résultats contradictoires ».

Jeanne Rolland, étudiante en humanités numériques à Bordeaux Montaigne, a travaillé sur la médiatisation de la science sur Youtube. « Il existe 350 chaînes de sciences et de culture francophones, avec 1,8 milliards de connections, observe-t-elle, et les approches sont très variées. »

Estelle Dumas-Mallet, post-doctorante au CNRS (Centre Durkheim), aborde le sensationnalisme des médias vis-à-vis de la science. « Une étude sur six pays montre que la presse anglo-saxonne privilégie les études directes, et que les revues scientifiques célèbres servent de fonds de reprise pour les autres journaux. » Mais elle note que plus de 50% des études scientifiques couvertes par la presse ne sont pas confirmées par la suite !

Que pensent de tout cela les journalistes et leurs supports ? Marie-Christine Lipani avait convié Christophe Lucet, éditorialiste à Sud Ouest et membre du « Cercle des Idées » animé par Mathieu Hervé, inspiré d’un site australien, « The Conversation ». « Il ne s’agit pas de tribunes d’opinion, mais d’alimenter le débat public sur tous les sujets intéressant les lecteurs-internautes ». Les sciences sont un domaine important des rubriques, avec ou sans lien d’actualité : par exemple « Histoire de la paléontologie », mais aussi le nouvel « homo erectus » des Philippines. En un an et demi, le Cercle a eu 30.000 visiteurs uniques, et a publié plus de cent textes. « Sud Ouest vient de lancer une Lettre du Cercle des Idées pour le compléter », dit Christophe Lucet. Et le site du journal, avec 3 millions de pages vues, figure parmi les 25 sites les plus fréquentés en France.

Il revenait à Alain Kiyindou de présider le deuxième axe de la journée, des « regards croisés sur la valorisation de la science et de la recherche ». Et à Catherine Pascal d’évoquer « les enjeux de la recherche-action ». Pour elle, celle-ci doit être « participative, collaborative, créative » et doit se situer « entre normes à la fois techniques et politiques de modernisation d’une recherche et de défis économiques et sociaux. Elle doit prendre en compte des savoirs non-académiques. » Elle travaille sur la recherche-action en prenant appui sur l’école de Chicago.

Fake news et vérité scientifique

Regard croisé avec un journaliste, ensuite : Alexandre Marsat est rédacteur en chef  à Cap Sciences.

Il a notamment développé le site Curieux pour la vulgarisation de la science, mais aussi pour lutter contre les « fake news« . « Dans les théories du complot, s’insurge-t-il, il y a parfois des choses très choquantes, comme le refus de la vaccination. Et les fake news concernent toujours la science, de près ou de loin.Nous devons donc nous engager collectivement »

Les médias lancent des chroniques de « fact-checking« , comme Les décodeurs du monde, « Le vrai du faux » de France Info, ou « Fake Off » de 20 minutes. « Deux millions de personnes consultent notre site, soit 50.000 vues par mois, dont 42.000 sur Facebook, 12.000 sur Instagram et 3000 sur Twitter. Pour un total de 55.000 abonnés ». Et Alexandre Marsat décrit les engagements de Cap Sciences : « L’info pour tous et par tous, provoquer le dialogue et la réflexion, divertir aussi bien qu’informer, et être accessible par tous et pour tous. »

François Gonon, chercheur émérite au CNRS, a étudié pour sa part la couverture médiatique de l’hyperactivité TDAH. Il pose le problème des représentations trompeuses dans la littérature scientifique comme The Lancet ou Nature. « J’observe que la presse couvre de préférence les études initiales et ne reprend pas les réfutations qui sortent par la suite. » Et Nicolas Lecat, psychiatre, jette un regard sévère sur la médiatisation de la douleur psychique. « Moins de 1% des crimes sont commis par des personnes souffrant de graves troubles de santé mentale, alors qu’on leur attribue 3 à 5% de ces crimes, sans qu’aucune corrélation n’ait pu être faite entre leur diagramme psychique et un passage à l’acte violent. Une fake news ! »

Une conclusion positive était proposée aux participants avec la venue d’un grand spécialiste des médias, le sociologue Jean-Marie Charon, de l’EHESS. Marie-Christine Lipani rappellera qu’il a été président de la Conférence Nationale des Métiers du Journalisme, c’est un spécialiste de formation et auteur de nombreux ouvrages ( le dernier étant « Rédactions en invention »). Il commença par un avertissement :

« Je ne suis pas journaliste, mais chercheur, même si j’ai été rédacteur en chef d’une revue sur les médias, et que je suis allé dans un cabinet de ministre. Je pense donc avoir des liens et une forme de partialité par rapport au sujet que je vais traiter. »

Cette honnêteté dite, il commence par « trois constats qui viennent influencer les conditions dans lesquelles les futurs journalistes vont aborder les questions scientifiques : la complexité des sciences s’accroît, les gens doivent être de plus en plus spécialisés, et à l’avenir les questions liées à la science seront de plus en plus importantes. »

Jean-Marie Charon n’est pas pessimiste pour autant, il relève « que lorsqu’on regarde les archives des journaux, les sciences occupaient moins de place dans le passé, et que 45% des 25-29 ans en France ont un diplôme supérieur. On est donc face à un public qui peut avoir l’expertise de la science. »

Mais il faut agir davantage sur la formation des journalistes, « car 80% ont une formation littéraire » et faire que le rôle des médias soit accru « dans la présentation de la manière dont la connaissance scientifique naît. »


(photo : Marie-Christine Lipani et Jean-Marie Charon)

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