Tribunes de la Presse #9 : objectiver l’apport des Lumières

, par Club de la Presse. Catégorie : Choix du Club

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La neuvième édition des Tribunes de la Presse est certainement à marquer d’une pierre blanche. Elle aura dressé un bilan qui se veut le plus objectif possible de l’héritage des Lumières et de ce qu’il en reste aujourd’hui. Un besoin plus que jamais nécessaire d’appel à la raison.

« Ombres et Lumières« , le titre de ces Tribunes de la Presse semblait aller de soi dans un monde où la raison semble avoir de plus en plus de mal à se faire une place face au retour d’obscurantismes, mais aussi face aux dérives de la raison et aux fausses informations largement diffusées. Jean-Louis Nembrini, vice-président de la Région Nouvelle-Aquitaine, avait parlé dans son discours d’introduction de « société d’inquiétude« , de « sachants contredits par les fake-news« . Se référant à la colonisation qui allait être finalement une « ombre » des Lumières, il citait Louis Aragon qui écrivait en 1957 « Le Roman inachevé » : « Je reconnais ma nuit, je reconnais ma cendre« . Après lui, Arnaud Schwartz, directeur de l’IJBA, parlera des « frontières de l’esprit« , trouvant ainsi une continuité entre le thème de l’an dernier « Les frontières » et celui de cette année. Bernard Guetta, président de la manifestation depuis son origine, trouve lui, qu' »ombres et lumières se mêlent« … « dans un moment où on ne sait plus« .

En déclin ?

Plusieurs débats remarquables ont émaillé ces rencontres avec des intervenants de qualité. A retenir le premier d’entre eux « XXIème siècle, le déclin des Lumières ? » où dialoguèrent un philosophe, Michaël Foessel et deux journalistes, Bernard Guetta et Jean-François Kahn. Le premier a rappelé l’héritage des Lumières, « lorsqu’on cesse de penser que la vérité vient d’ailleurs » (de Dieu, de la nature…), quand « nous ne savons vraiment que ce que nous avons construit« . Une philosophie à rapprocher de celle de Karl Marx : « Il faut transformer le monde« . Mais cet héritage est « un peu en danger » aujourd’hui. Avant l’époque des Lumières, « de nombreuses découvertes, de nombreux écrits ont été cachés, nous dit Jean-François Kahn, par crainte des réactions de la religion« . « Le mouvement des Lumières est un mouvement politique » : « On le pensait, maintenant on va le dire !« . Pour Bernard Guetta, deux mouvements se sont rencontrés au 18ème siècle : « l’aspiration à la liberté et le développement des découvertes« . Aujourd’hui la démocratie « au développement lent, conflictuel, incertain » a gagné. « Un dictateur se sent obligé d’organiser une élection« … Mais nous minons cette idée de démocratie car elle est devenue « une idée reçue« , « l’ordre établi« , « l’establishment« . Et on conteste les pouvoirs, la justice, le droit de la presse… « D’où viennent ces attaques » demande Didier Pourquery, animateur du débat ? « De ceux qui ne pensent pas que la vérité rend libre« , répond Michaël Foessel. « Toutes les vérités ne seraient pas bonnes à dire » (« C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau » dit la chanson). « Progrès, morale et technique ne marchent pas d’un pas égal et peuvent se contredire« . Mais « pour critiquer les Lumières, il faut y adhérer« . Pour Bernard Guetta, « les grands courants politiques de droite et de gauche sont issus des Lumières. Ils sont fatigués intellectuellement et ne proposent rien de neuf » d’où la tentation d’aller chercher ailleurs.

Vu d’ailleurs

« Vu d’ailleurs, la France est-elle toujours la patrie des Lumières ? » se demandait un autre débat. Une journaliste américaine, Mira Kamdar, un journaliste espagnol, Ignacio Cembrero, et un journaliste marocain, Aboubakr Jamaï, y participaient, sous la houlette de Thierry Watelet, le Monsieur Loyal des Tribunes. Aboubakr Jamaï ouvre le débat en citant Gandhi : « Ça aurait été une bonne idée« . Autrement dit « la France n’a pas toujours été à la hauteur des Lumières« , en particulier au moment du Printemps arabe. Pour Mira Kamdar, « Aujourd’hui, la France est un pays important face au changement climatique« . Il n’y a pas photo entre Macron et Trump ! Ignacio Cembrero relève « l’excellente image de Macron à l’étranger« . « La France est le pays qui a le plus grand soft power au monde (selon une étude californienne) mais elle pèche vis-à-vis du monde musulman et par rapport aux peuples qui bougent« . Mais la laïcité française penche quelquefois vers un extrémisme, pense Aboubakr Jamaï, qui ne comprend pas le débat face au voile. C’est pour lui méconnaître la diversité de l’islam qui a, lui aussi, ses laïques. Les penseurs de demain auront en tous cas la tâche difficile face à la rapidité de circulation de l’information et la simplification qui gagne du terrain.

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Colons

« La colonisation : les Lumières dévoyées ? » mettait l’accent sur un coin enfoncé dans les idées généreuses des penseurs du 18ème. Frédéric Régent, historien, ex président du Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage, l’écrivaine sénégalaise Fatou Diome, la sociologue algérienne Nacira Guenif-Souilamas, et l’historien et documentariste Pascal Blanchard, constituaient le plateau. Pascal Blanchard rappelle tout d’abord que c’est seulement la 3ème République qui va en faire « un fait fondamental, un ferment de la République« . Ceci dans le souci de montrer « la puissance de la nation« . Pour Fatou Diome, « les peuples colonisés ne peuvent voir la colonisation comme une distribution de bienfaits« . « La colonisation aurait été impossible si on avait appliqué les principes des Lumières« . Nacira Guenif-Souilamas remonte elle à 1492 pour marquer le début du mouvement : la conversion des indigènes. « La parenthèse des Lumières était, pour elle, dévoyée par avance« . Frédéric Régent, lui, remonte encore plus loin dans le temps. Il rappelle qu’au 4ème siècle tout le Bassin Méditerranéen était chrétien. Puis qu’il y a eu la conquête arabe (en particulier au 8ème siècle pour ce qui nous concerne). Tout s’évalue en terme de « rapports de puissance« . Les deux historiens préciseront ensuite les positions des différents écrivains des Lumières, pas forcément convergentes à propos des peuples différents, comme à propos des femmes d’ailleurs. On en viendra à conclure que « c’est surtout la politique qui a trahi les idées« , comme l’a très bien dit Fatou Diome. « Les colonies, c’est aussi l’arrière-cuisine du capitalisme » pour Nacira Guenif-Souilamas. Pour Frédéric Régent, « il y a un grand décalage entre les intentions des Lumières et la réalité » au point qu’on peut se demander si « la philosophie des Lumières, c’est un mythe ?« . Les combats centre-périphérie ont toujours existé. Quid des gilets jaunes aujourd’hui ?

Décroissant

Du débat « La décroissance, une nouvelle religion ? » qui opposait Yves Cochet, ancien Ministre de l’Ecologie, aujourd’hui collapsologue, à la géographe Sylvie Brunel et à l’historien Jean-Claude Daumas, on pensait attendre une confrontation d’arguments de croyance et de données de connaissance scientifique. Ce fut finalement le contraire et les Lumières ne furent pas du côté où on les attendait. Yves Cochet parla certes de « décroissance systémique » mais il le fit sur la base de données scientifiques peu contestables. Quant à Sylvie Brunel, elle vit là « du catastrophisme » dont des institutions ont besoin pour vivre et qui est « un moyen de décourager la jeunesse« . Quant à Jean-Claude Daumas, il assura que « toutes les prédictions du Club de Rome se sont révélées erronées » alors qu’elles se sont globalement vérifiées. Le jeune public ne s’y est pas trompé qui a fait une véritable bronca à travers ces réactions à ces deux derniers orateurs surtout après que Sylvie Brunel ait dit que « les jeunes avaient mieux à faire à acquérir des compétences qu’à défiler dans les rues pour le climat« .

Périmé

« L’Europe, une utopie périmée ? » regroupait Marion Van Renterghem, journaliste, Elie Barnavi, écrivain et ancien diplomate israélien, et Bernard Guetta, aujourd’hui député européen. Pour Marion Van Renterghem, « on demande plus à l’Union Européenne qu’à nos propres gouvernements« . L’UE « née d’un programme de paix« , est aujourd’hui « la zone au monde la moins inégalitaire et la plus protectrice« . Pour Elie Barnavi, cette « utopie née au 14ème siècle » est « une construction exceptionnelle dans l’Histoire« . « Il y a même au sein de l’Union des gouvernements qui rejettent ses valeurs (la Pologne, la Hongrie) mais qui ne veulent pas sortir de l’UE« . « L’Europe n’est finalement, pour Elie Barnavi, que le reflet des politiques nationales. On a créé une Europe à la carte, un club qui ignore ses propres règles« . « L’Europe est (certes) une nation polyglotte, reconnaît Bernard Guetta, mais avec 2000 ans d’histoire commune ».

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