Au Festival international du journalisme de Couthures-sur-Garonne, Anne-Sophie Novel, Millie Servant et Simon Barthélémy ont confronté leurs pratiques autour d'une même question : comment les médias engagés pour le vivant peuvent-ils élargir leurs publics sans renoncer à leurs exigences ? Une problématique à laquelle les trois journalistes ont tenté de répondre pendant les trois jours du FIJ.

Et c’est le titre de la conférence qui retient tout d’abord l’attention. On parle de « vivant » et plus seulement d’écologie. Là où cette dernière a longtemps été traitée dans les médias comme une rubrique ou un domaine d’expertise, le vivant élargit la focale. Il invite à penser les interdépendances entre les humains, les animaux, les plantes, les sols, l’eau ou les paysages.
Cette évolution a accompagné l’émergence, depuis une dizaine d’années, d’une nouvelle génération de médias qui ont fait du vivant le cœur de leur ligne éditoriale. Une question surgit aujourd’hui : comment ces récits peuvent-ils dépasser le public déjà sensibilisé à ces enjeux ?
Le débat n’a rien d’anecdotique. Malgré les progrès réalisés ces dernières années, les enjeux environnementaux restent minoritaires dans les médias généralistes français. Selon l’Observatoire des médias sur l’écologie (OMÉ), ils ne représentaient que 6 % des articles publiés en 2025. C’est précisément la question qui ouvre la discussion au Festival international du journalisme de Couthures-sur-Garonne, entre Anne-Sophie Novel (Ismée), Millie Servant (Climax) et Simon Barthélémy (Rue89 Bordeaux). Trois journalistes. Trois médias, tous signataires de la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique. Trois approches complémentaires.

Le territoire comme terrain écologique

Pour Anne-Sophie Novel, cette réflexion accompagne près de vingt ans de journalisme consacrés à l’écologie. Journaliste, autrice et essayiste, elle défend une idée centrale dans son travail : faire de l’écologie non plus un sujet réservé à quelques spécialistes, mais une manière d’éclairer l’ensemble de l’actualité. Une conviction qui s’est notamment concrétisée avec la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique, dont elle est l’une des initiatrices. Un texte qui invite les rédactions à intégrer ces enjeux de façon transversale, plutôt que de les cantonner à une simple rubrique.

« Malgré tous (nos) efforts de pédagogie, l’écologie est devenue un sujet de fracture et de polarisation dans la société »


Avec Ismée, média local lancé dans l’Entre-deux-Mers, Anne-Sophie Novel poursuit aujourd’hui cette démarche à l’échelle d’un territoire. Mais le contexte a changé. Elle observe que « malgré tous (nos) efforts de pédagogie, l’écologie est devenue un sujet de fracture et de polarisation dans la société ». Ce que les observateurs qualifient désormais de backlash écologique : une véritable offensive contre les discours qui la portent.
Sa réponse ? « Ma conviction est de partir du vécu des habitants sur un territoire pour parler des enjeux écologiques », explique-t-elle. Autrement dit, ne plus conduire le lecteur vers l’écologie, mais laisser les questions environnementales émerger des expériences quotidiennes, des usages, des inquiétudes et des liens à la terre.Cette attention au récit se retrouve jusque dans les choix éditoriaux d’Ismée. Au FIJ, Anne-Sophie Novel revendique son attachement au support imprimé : « Nous, on tient au papier. » Puis, en dépliant son journal, long d’un mètre une fois ouvert, elle lance : « C’est le plus grand journal de France ! » Un geste qui dit aussi une méthode journalistique : l’innovation ne tient pas seulement aux formats numériques, mais à la capacité de surprendre le lecteur.

« Pour la rédaction bordelaise, l’environnement n’est donc pas traité comme un supplément « vert » ajouté à l’actualité locale « 

À Rue89 Bordeaux, Simon Barthélémy inscrit également l’écologie dans les réalités concrètes d’un territoire. L’eau, les mobilités, l’urbanisme, l’artificialisation des sols, la forêt ou le littoral ne constituent pas des sujets annexes : ils traversent les choix politiques, les intérêts économiques et les conditions de vie des habitants. Une approche qui rejoint l’un des principes fondateurs de la Charte selon laquelle « ‘écologie doit devenir un prisme au travers duquel considérer l’ensemble des sujets.» Pour la rédaction bordelaise, l’environnement n’est donc pas traité comme un supplément « vert » ajouté à l’actualité locale ; il constitue un outil pour enquêter sur un territoire, pour interroger les politiques publiques et rendre visibles les conflits d’usage.
L’écologie apparaît alors pour ce qu’elle est désormais : une question de pouvoir. Qui décide de l’avenir d’un espace ? Qui bénéficie d’un projet d’aménagement ? Qui supporte les conséquences d’une pollution, d’une pénurie d’eau ou du recul du trait de côte ? En partant du territoire, Rue89 Bordeaux ramène les bouleversements globaux à des lieux, des choix et des responsabilités identifiables.

Climax ou l’écologie par la contre-culture

Avec Climax, Millie Servant s’engage dans une voie parallèle. Le média emprunte les codes de la pop culture, de l’humour et des imaginaires contemporains pour rompre avec deux récits antagonistes : une écologie reléguée au second plan ou, à l’inverse, évoquée sur le ton de la catastrophe.
Une volonté de transformer les pratiques journalistiques qui se retrouve dans la ligne éditoriale de Climax, au travers de l’exploration des mutations culturelles autant que des conséquences environnementales.

« On ne prétend pas ne pas avoir de convictions, on les affirme »


Newsletter devenue fanzine trimestriel, Climax soigne autant le fond que la forme. Enquêtes, reportages, portfolios, jeux, illustrations et récits composent un objet éditorial qui revendique sa liberté de ton. L’exigence journalistique demeure intacte ; elle s’appuie simplement sur d’autres codes narratifs pour surprendre le lecteur et renouveler son attention.
Millie Servant résume ainsi cette ambition : « On pense qu’il y a un mouvement de société, un mouvement culturel, une prise de conscience et une mise en action des citoyens. Et c’est ça qu’on a envie de documenter plus que, finalement, l’actualité de l’environnement à proprement parler. »
L’écologie n’est plus seulement un sujet. Elle devient un phénomène culturel, avec ses imaginaires, ses contradictions et ses nouvelles façons d’habiter le monde. « On ne prétend pas ne pas avoir de convictions, on les affirme », explique également la rédactrice en chef. L’enjeu n’est plus seulement de documenter les crises environnementales, mais d’accompagner un mouvement culturel déjà à l’œuvre.

Raconter un monde devenu plus complexe

À eux trois, Anne-Sophie Novel, Millie Servant et Simon Barthélémy dessinent un paysage médiatique complémentaire. Chacun, à sa manière, cherchant à faire sortir l’écologie de son statut de spécialité pour en faire une grille de lecture de notre époque.
C’est sans doute ainsi que les trois journalistes répondent à la question posée en ouverture. Anne-Sophie Novel dessine des cartographies sensibles où les habitants précèdent les concepts, Millie Servant punkise l’écologie en technicolor pour l’emmener là où on ne l’attend pas et Simon Barthélémy soulève le bitume de la métropole à coups de récits locaux pour montrer ce qui pousse dessous. Trois écritures. Trois points de vue. Une même stratégie : on ne convainc plus en répétant un discours. On déplace le regard en racontant autrement.
À Couthures, cette approche semble trouver un écho. Malgré la canicule, les allées fourmillent.
Plusieurs habitués remarquent davantage de jeunes cette année. Au fil des trois journées du festival, cette impression ne cesse de se confirmer. L’écologie déborde largement les conférences qui lui sont
consacrées. Elle traverse les débats sur l’investigation, les migrations, l’agriculture, les territoires, voire même la démocratie.
À quelques mètres du chapiteau, des enfants jouent dans une piscine auto-portée. Derrière eux, il est question d’eau qui manque, de sécheresses, de mégabassines. Deux scènes. Deux galaxies. Les enjeux écologiques ne vivent plus à côté du quotidien. Ils s’y sont installés.
Le Festival international du journalisme devient alors plus qu’un lieu de débats. Pendant trois jours, il fonctionne comme un laboratoire où une profession confronte ses pratiques, ses doutes et ses
tentatives pour raconter un monde devenu plus complexe.
Et pourtant… Si les récits changent, ceux qui les portent se ressemblent encore beaucoup. Après avoir réfléchi aux manières de raconter le monde, n’est-il pas temps d’interroger aussi la diversité de
celles et ceux qui le racontent ?

Aïcha Chapelard