Pendant trois jours, Couthures-sur-Garonne devient le village du journalisme. Enquêtes, guerres, écologie, représentativité, désaccords. On y parle du monde, mais aussi de ceux qui le racontent. Sous un soleil de plomb, une journaliste, Aïcha Chapelard, envoyée spéciale du Club marche, écoute, regarde et témoigne.

Couthures-sur-Garonne, 360 habitants. Quelques mois plus tôt, le village avait les pieds dans l’eau, ouverture des journaux télé. En février, la Garonne est encore sortie de son lit. Une habitante installée ici depuis quarante-cinq ans la connaît bien : « La Garonne est un fleuve bien élevé qui prévient de sa montée si on écoute les gens du village. »La Garonne prévient, donc. Reste à savoir qui écoute.
En juillet, l’eau s’est retirée. Reste le soleil. Il écrase les rues, les chapiteaux, les épaules. Et ceux qui fabriquent l’info arrivent : plus de 150 invités, 200 rendez-vous, 10 000 festivaliers. Une rédaction posée en plein air.
Je suis venue écouter mes pairs, et très vite je suis happée par autre chose. Je les regarde travailler, parler de leur travail, douter de leur travail. Les signatures ont un pas, une voix hors micro, une fatigue.
Je cherche des amis. Je ne les trouve pas. Alors je marche. Un chapiteau. Puis un autre. Gaza, climat, ruralité, IA, colonialisme, liberté de la presse. Le programme promet des cases, moi j’ai des chocs. Une phrase ici déplace ce que j’ai entendu là-bas. Je ressors, je rentre. La chaleur ne lâche pas.
Et la question s’installe, obstinée. Comment raconter le monde quand les conditions mêmes pour le regarder changent ?

Aller voir

Le terrain, puis deux mots réflexe : aller voir. Sauf qu’on ne peut pas toujours être là. Iran, Russie, Sahel, Gaza.
À Gaza, la question cesse d’être théorique. Depuis Paris, Marie Jo Sader raconte comment elle travaille à distance, avec un journaliste assistant et son frère photographe présents sur place, auprès de témoins et d’habitants, après avoir notamment cartographié certaines zones à partir de vidéos Instagram.
Rami Abou Jamous apparaît sur un écran ; il parle d’un métier sans outils : pas de caméra, pas de disque dur, pas de voiture, pas d’essence. Le terrain est là, et pourtant tout manque pour s’en approcher.
Je repars ; le soleil n’a pas bougé. Je traverse encore le village et la question change de peau. Il n’y a pas que les frontières fermées. Ici, on parle du retour de bâton post-#MeToo, du reflux écologique, des pressions et des procédures-bâillons qui accompagnent certaines enquêtes. Parfois, ce n’est pas le terrain qui se ferme. C’est raconter ce qu’on y trouve qui devient plus difficile.
Je suis journaliste moi aussi. Pas vraiment spectatrice, donc. J’écoute les sujets ; de plus en plus, j’écoute comment on les fabrique.
Sur la scène de la place, Valentine Oberti parle des femmes dans l’investigation ; à son arrivée à Mediapart, le pôle enquête se faisait appeler « quéquette ». Depuis, les femmes comptent leur temps de parole en conférence de rédac.
Puis elle élargit : meilleure représentation de la société dans les rédactions, biais de recrutement, accès des journalistes racisés aux postes à responsabilité.
Je regarde la scène. Les rangées de chaises. Plus loin, ceux qui se sont installés sur les murets de pierre au bord de l’eau. Je cherche des visages qui ressemblent au mien. J’en vois peu.
Pas un comptage. Je n’ai pas de chiffres à donner. Juste un regard. Celui d’une journaliste française d’origine maghrébine qui, au moment où elle entend parler de représentation, se met à regarder simplement qui est là et qui tient le micro.

Qui raconte ? D’où ?

Tout de suite après, Seumboy, fondateur de la chaîne Histoires Crépues, arrive avec un autre terrain. Sur YouTube, son équipe et lui reprennent l’actualité à travers une grille décoloniale et antiraciste, bousculent les récits trop lisses. Histoire coloniale, héritages présents : ils tirent les fils de la colonisation française jusque dans ce qu’elle continue de produire aujourd’hui. Avec lui, le point de vue devient une méthode. Il faut, dit-il, « expliquer depuis quel point de vue on parle », mais aussi situer ceux dont on recueille la parole. Car « chaque trajectoire ne raconte pas la même chose en matière de colonisation et de ses conséquences ». Une histoire change selon ce qu’on a vécu, ce qu’on a hérité. Peut-être ce que notre corps porte aussi ? Je garde.
Que change l’endroit d’où l’on regarde ?

Le festival déborde

Mais ici les questions ne restent pas à leur place. Je l’ai compris dès l’entrée. Sandrine Rousseau à côté de moi, on échange quelques mots, puis la Coordination rurale 47 et des chasseurs l’interpellent autour d’un barbecue. Banderole : « Pour sauver un paysan, mangez un vegan ».
Je filme.
Un agriculteur dit ne pas avoir sorti un sou depuis quatre ans. De son exploitation. Karine Duc, coprésidente de la section lot-et-garonnaise, interpelle la députée ; on s’invective, ça coupe, ça monte. « Vous êtes complètement à l’ouest », lance Karine Duc tandis que Rousseau tente le dialogue. Nous avançons sous les huées. Je ne coupe pas.
Quelques heures plus tard, au programme : « Se parler malgré nos désaccords ». Ici, le débat ne tient pas bien en place. Il déborde. On le pense sur scène ; dehors, il prend voix et ça grince.

D’où je regarde

Je continue. Chapiteaux, chaleur, la question qui colle. Je finis par lever la main devant Benoît Collombat : peut-on enquêter de l’intérieur d’un milieu auquel on a appartenu ? Il me répond que l’immersion ne lui pose pas problème dès lors qu’elle est annoncée.
Je garde.
Déplacement plus qu’autorisation. Nous ne regardons jamais depuis nulle part. Nous venons avec une histoire, des attaches, des angles morts. Et moi, ici, après toutes ces heures à marcher, à écouter les autres parler de notre métier, je me demande d’où je regarde.
Il ne s’agit pas de prétendre n’avoir aucun point de vue. Il s’agit de le savoir, de le dire, et ensuite, ne rien lâcher : vérifier, confronter, écouter, laisser le réel nous contredire.
Et ce qui remonte maintenant, ce n’est pas une formule. C’est une envie. Sortir du chapiteau. Reprendre un carnet, un micro. Aller voir.

Aïcha Chapelard