Jean-Michel Destang

La photo préférée de Jean Michel Destang et qui nous restera, est celle du baroudeur. Sans le vouloir vraiment, il avait créé et entretenait sa « légende ». La cérémonie des obsèques de Jean-Michel Destang aura lieu mardi 10 mai à 14h30 en l'église Saint Bruno à Bordeaux-Mériadeck.

La photo préférée de Jean Michel Destang et qui nous restera, est celle du baroudeur. Sans le vouloir vraiment, il avait créé et entretenait sa « légende ».

Il avait un projet, en partie réalisé par le choix des photos publiées sur Facebook : « Mon idée était de faire une exposition sur le thème des « différences ». Le gros-le maigre, le laid-le beau, la sècheresse et l’opulence, la guerre et la paix, le silence et le bruit. En tirer un album des moments les plus forts. »
Il avait l’œil. L’intelligence des situations, l’art du cadrage et ce qui fait de son travail une œuvre, derrière l’image, un homme boulimique de vie, débordant d’émotions, et conscient de manier “de la dynamite“.

« Ces voyages denses que j’ai fait pour mon travail m’ont amené à voir des situations tellement différentes en quelques heures – le trajet le plus long c’est 23 heures. En 23 heures, tu vois le siècle dernier et le futur. La pauvreté à l’état brut et l’opulence. Exemple : à Los Angeles où des gens dépensent des millions en une seule journée dans leur maison de 2000 mètres carrés avec des Porsche noires sur la façade blanche et des Porsche blanches sur la façade noire. J’ai vu ça : une pièce peinte en noir et blanc, avec un piano à queue, le dernier Steinway qui coûte une fortune sur la partie noire. Enchaînant pour un reportage en Indonésie, et prenant le périph, à 23h30, avec un taxi, au dessus du périph, je vois une sorte de passerelle en bambou, de la lumière, et le gars me dit « C’est des gens qui habitent là » et je me suis retrouvé avec des gens qui étaient à plat ventre sous un mètre de plafond. Il y avait une jeune fille. Elle était à plat ventre, face à l’ordinateur portable. Et elle me dit : je fais mes études. 
« Voir trois jours avant des maisons vides de milliardaires à Los Angeles et là en Indonésie, une famille en train de se construire, y compris dans l’intelligence, la culture et le savoir, dans des conditions abominables, au dessus des gaz d’échappement et du bruit…et ces gens avaient un sourire affiché. C’était leur vie, ils l’avaient acceptée.

Jamais blasé de voir couler une larme

« Un jour j’ai fait un Thalassa sur les chantiers de Gdansk.
Walesa est élu président de la République de Pologne, difficile à joindre.
On sait que chaque dimanche il est à la messe présent à la même heure. On va faire un tour à l’église en question et on discute avec les autorités religieuses. On nous autorise à nous placer dans la nef, Walesa était là. On était à quelques mètres de lui. L’église était bondée… dans les environs de Noël… A un moment, des chants s’élèvent, des chants extraordinaires. Et lui qui prend des postures de chanteur… Et moi je vois sur son visage des détails que personne ne voit, et ça me touche. Je “dézoome“ et je tourne la caméra vers le public… tout en regardant de l’œil droit… Et à trois, quatre rangs devant moi, une famille et deux enfants avec une petite bougie… Une des deux me touche et je zoome doucement, doucement… j’arrive sur son visage et la gosse chante en pleurant, deux petites larmes qui coulent doucement et je me dis « 
Là c’est tout l’espoir que Lech Walesa a donné à ce peuple« .

Caméra cachée

« Pour Mireille Dumas, j’ai eu à tourner le sujet suivant : “lors de la rentrée scolaire, comment se comportent des jeunes qui découvrent que leur instituteur est atteint de nanisme“… quelqu’un qui mesure 80 centimètres… est-ce qu’ils vont les respecter ? est-ce qu’ils vont se moquer de lui ? C’était ça l’idée. De connivence avec ce monsieur qui s’appelait “Petit Jean“ et qui était membre d’une association de personnes de petite taille… Un instituteur ou un comédien ? Un comédien… mais je crois qu’il était motivé par le fait qu’il avait postulé pour être enseignant que qu’on lui avait refusé le poste pour cette raison… parce que dans l’Education Nationale il y a une taille minimum… On a tourné toute la matinée. Il arrive… les enfants marquent un temps d’arrêt… il monte sur l’estrade avec difficulté… il disparait pratiquement derrière le bureau… au tableau, on ne le voit quasiment pas… Il accentue le trait… Il se présente : « Voilà, je suis petit, mais je vous aime beaucoup, j’aimerais être un prof comme tous les autres“… Il se présente pour faire des gros plans…
Et à un moment précis, on arrive dans la classe avec nos caméras et on explique que c’était une séquence montée par nous, et qu’on voulait avoir leurs réactions. Incroyable histoire ! Les gosses étaient au bord des larmes, déçus que ce ne soit pas un vrai prof. Et leur réponse a été à couper au couteau : « Je suis très déçu que ce soit pas ce monsieur qui nous fasse la classe… parce qu’on a souvent des difficultés à suivre et lui… il aurait mieux compris nos problèmes !

« Sans faire de leçon à quiconque, on en viendra à dire que l’automatisme des appareils de photo actuels, fabriqués pour que la mise au point ne soit pas une charge, c’est pour ça que tout le monde arrive à faire la photo d’un paysage qui soit magnifique. Nous on travaille autrement. On raconte l’histoire.

« La photo la plus anodine peut être une photo extraordinaire avec le temps.Tout se fige, une époque, une couleur, une saison, un regard, une larme, un geste, un doigt pointé vers vous pour l’interdiction de la faire, ça c’est fort.
On compose pour vous… c’est la photo de studio, on transcende, on l’habille cette image, et puis il y a le réel.
On sait exactement ce qu’il y a sur la bande…un contenu vivant, émouvant ou dangereux…
Un certain Tarzan… A l’époque des grandes grèves, ils disaient haut et fort qu’ils allaient tout faire sauter… La caméra décuple la colère momentanée de la personne… On capte ça et on le passe au 13 heures… A la sortie, le gars, il est grillé… personne ne voudra plus jamais l’embaucher… C’est là qu’il faut avoir ce courage de pas faire le scoop, penser que derrière il y a une famille, une entreprise… C’est à haut risque !

On nous critique : “Vous n’avez aucun sentiment devant la misère et le malheur

« On a une 2ème lecture, le “dérushage“, une troisième, le montage, une quatrième, la diffusion… et je ne parle même pas de la promotion. Cela fait quand même beaucoup de filtres qui font qu’on ne peut pas dire qu’on n’est pas responsable de ce que l’on montre à l’arrivée.C’est pour ça qu’ils sont signés les films. C’est pas pour la voisine. Non la signature ça nous responsabilise. C’est comme une marque. C’est pas innocemment et c’est pas anonyme « On ne fait que passer !. » Vous vous rendez compte, on capture et on consigne pour des années. C’est important de le savoir.Ces images qui peuvent être ressorties, des images d’archives. On est face à l’histoire. On la lit.
On réfléchit.

« Je fais des plans larges, mon œil gauche toujours ouvert… un gamin… la peau sur les os… famélique… accroupi, nu… en train de ramasser au sol quelque chose… et doucement je m’approche du gamin… la caméra continue de tourner… je filme au dessus de lui… et je le vois… sa main gauche ouverte vers le ciel… et de sa main droite, il ramasse… je zoome doucement dans sa main… et au fond de sa main, il y avait trois quatre grains de riz. Et là j’en ai pris un coup… je crois même que j’ai pleuré… même en en parlant encore, y a de l’émotion qui ressort… De la misère à l’état brut ! Ça s’enfouit… on y pense… pas tous les jours… mais des années après.. quand tout va mal.
Ces tonnes de bouffe jetées d’un coup de pédale, à l’arrière boutique de restaurants européens… qui à la fin du service déversent des tonnes de demi-assiettes non consommées…et à la même heure, à quelques heures d’avion… c’est là que je pense que la vraie leçon journalistique, c’est à nous de ramener ces images et de les confronter.

« Ces moments où on se déplace, ce temps passé dans les taxis, on est loin de nos familles, on est face à nous-même. On a le temps de réfléchir. C’est le meilleur moment pour moi. La vacation… La tête appuyée à la fenêtre d’une voiture, en plein désert ou sous la pluie. C’est des moments qui nous appartiennent. Là notre cadrage, c’est la fenêtre. Un cadrage naturel. Et là tous les sentiments, toutes les émotions nous passent par la tête, les ambiances, les sons… ça c’est formidable. On sait qu’on est là pour ça. Et on redescend de la voiture et on commence à travailler. On vit la vie des autres. On dit : on partage la vie des autres. Non, non… on vit la vie des autres. C’est pourquoi notre propre vie est complètement décousue. Riche mais pas construite. Elle se construit au travers des autres. On n’a pas de rendez-vous, on n’a pas d’anniversaires, quand on enterre les gens c’est des gens qu’on ne connait pas. On filme, on est ému, certes, mais il n’y a pas de sentiment d’affiliation. On est respectueux plus que malheureux.
Il y a des images que l’on n’oubliera plus. La fille qui est morte engloutie par la boue… le joueur qui reçoit la Coupe du Monde dans ses mains, ça marque les esprits. L’image déclenche des engagements, des vocations.
Voila le métier que j’ai choisi ou qui m’a choisi et aujourd’hui plus j’avance plus je suis excité à l’idée que c’est le plus beau métier, être payé pour raconter aux autres ce que nous voyons. Et il est plus important de ne pas utiliser ces outils pour se quereller. »

A bientôt Jean-Mi, « The Destang », A bientôt pour d’autres histoires, d’autres morceaux de vie à raconter.

Marie Christiane Courtioux
(Extraits de son interview en vue du livre
Un cœur derrière l’image“)

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Jean-Michel Destang a été Prix Albert-Londres et a reçu un 7 d’Or.

Au Club de la Presse, il jouait les petites mains en faisant des photos ou en enregistrant des conférences de presse…

Photo publiée sur le Twitter d’Elise Lucet
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